Rapport de terrain-1986
(troisième
partie)
par
Jean-Luc Pilon
Archéologue du PIPGN
Musée canadien
des civilisations
Numéro de terrain: 85JLP-26
Code
Borden: MlTj-2
Localisation: lac à la Truite
Le site MlTj-2 se trouve sur une projection du rivage sur le
côté nord du rétrécissement au centre du lac à la Truite.
En 1985, plusieurs vestiges
d'occupation historiques et préhistoriques y avaient été
identifiés dont le plus spectaculaire
était un canot d'écorce (Pilon 1985:20-22).
En revisitant ce site, nous voulions examiner en détail ce
canot d'écorce et évaluer son état de conservation. Les notes,
que
nous présentons ici, décrivent les pièces individuelles ainsi que
leur juxtaposition, et tentent de reconstruire l'apparence de
l'embarcation avant son effondrement. De plus, nous présentons
quelques nouvelles observations, ayant trait à une dépression
trouvée l'an dernier.
Afin de pouvoir reconstruire, sur papier tout au moins, le
canot d'écorce, nous avons utilisé, comme outil de travail
principal, l'appareil photographique. En principe, cette
opération
nécessite la photographie détaillée des différentes composantes
de
l'embarcation et la photographie verticale des pièces en place.
Pour obtenir les clichés à la verticale, j'ai construit un
échafaud en
coupant trois épinettes noires d'environ 5-7 m de
longueur. Celles-ci furent attachées ensemble à leur cime puis
érigées en trépied au-dessus de l'extrémité sud du canot. Un
support horizontal fut aménagé à une hauteur d'environ 1.5 m afin
de permettre la prise des photos à partir d'une même hauteur.
Cette structure fut déménagée à sept reprises, toujours un peu
plus
au nord afin de photographier l'ensemble du canot et permettre
ainsi un montage photographique.
La seconde étape consista en la prise de photos détaillées de
tous les éléments identifiables. De plus, nous avons fait des
croquis et enregistré des mesures précises afin de faciliter la
reconstruction du canot. Dans plusieurs cas, par exemple, avec
les
varangues, il a fallu raccorder les fragments d'une même pièce.
Tout en désirant obtenir le plus de renseignements possible
relatifs à la construction du canot, j'ai essayé de maintenir
l'intégrité du gisement en dérangeant le moins possible
l'agencement original des pièces ou en les remettant à leur place
suite à la prise des photos.
Observations générales
Tel que noté l'an dernier, le canot est plus ou moins complet.
Il semble que l'embarcation fut tout simplement abandonnée sur
place, en position normale; c'est-à-dire, à l'endroit. Ce fait
est attesté
par la présence des traverses et des varangues en position
supérieure au revêtement d'écorce de bouleau.
D'après notre remontage photographique, la
disposition des pièces paraît refléter leur position relative
avant
la désagrégation de l'embarcation; les divers éléments sont
empilés
comme un accordéon fermé. Cependant, il est évident que des
bouleversements mineurs ont eu lieu. Par exemple, les lisses
internes et la plupart des varangues sont brisées et les
fragments
un peu éparpillés. De plus, certains fragments de bois
paraissent
avoir été écrasés, possiblement par des animaux, ours, caribou ou orignal.
L'état de
conservation du canot s'est appauvri depuis l'an dernier.
Varangues
Lors de la
découverte du canot, seulement une ou deux
varangues étaient complètes. Cependant, il fut relativement
facile
d'en reconstruire plusieurs autres. L'échantillon de varangues
complètes est ainsi passé à 9. Des fragments restants, 9 étaient
des extrémités et 8 étaient des fragments dont les positions
étaient incertaines. Ces fragments représentent probablement 5
varangues additionnelles pour un total de 14 varangues
Quelques varangues ont apparemment été fabriquées à partir de
branches d'arbres (d'épinette?). Les autres ont des coupes
transversales aplaties. La largeur des varangues n'excéde jamais
2 cm. On peut les caractériser comme étant étroites et minces.
Des neuf varangues reconstruites, quatre d'entre elles gardent
leur forme originale. Les fonds
et les côtés sont
essentiellement
plats. Deux des fonds sont légèrement arrondis. Rien n'indique
que les côtés étaient cambrés; ils étaient plats et s'ouvraient
obliquement vers le haut.
Les extrémités
des varangues sont encochées à partir de la
face intérieure, produisant ainsi une languette mince et souvent
pointue qui était insérée entre la lisse interne et l'écorce de
bouleau.
Le tableau ci-dessous présente les dimensions des côtés et des
fonds,
les angles entre les fonds et les côtés, et la largeur maximale
du canot à l'endroit de la varangue en question, c'est-à-dire la
distance entre les extrémités de la varangue. Je dois signaler
que
ces chiffres sont pris à partir des pièces reconstruites sur le
terrain. Ces mesures ne tiennent pas compte de la déformation
qui
aurait pu avoir eu lieu depuis d'effondrement du canot. Les
dimensions qui sont présentées ont été obtenues en tirant des
droites le long de l'extérieur du fond et des côtés. La longueur
des côtés et la largeur des fonds sont donc prises à partir de
l'intersection de ces lignes et des extrémités des varangues.
La longueur totale de la varangue est prise en
suivant le contour extérieur de celle-ci.
| Dimensions des varangues,
MlTj-2 |
|---|
| No. de varangue | Longueur
originale (cm) | Largeur maximale (cm) |
Angle (deg) | Largeur du fond (cm) | Longueur des
côtés (cm) |
| 1 | 92.8 | 62.8 | 115, 115 | 35.8 | 29.8, 32.8 |
| 2 | 102.2 | 73.5 | 118, 114 | 43.3 | 33.8, 33.5 |
| 3 | 111.3 | 73.7 | 107, 119 | 44.3 | 38.3, 36.7 |
| 4 | 113.2 | 88.4 | 121, 125 | 48.4 | 34.8, 36.8 |
| 5 | 86.3 | - | 155, 151 | 39.8 | 23.2, 19.6 |
| 6 | 96.8 | - | 146, 118 | 38.8 | 33.2, 28.6 |
| 7 | 107.4 | - | 150, 129 | 44.2 | 34.0, 32.3 |
| 8 | 107.9 | - | 118, 164 | 38.0 | 33.8, 39.4 |
| 9 | 112.3 | - | 131 | - | 34.4 |
|---|
Étraves
Les deux étraves ont des formes et des dimensions identiques
même si elles sont incomplètes. Les extrémités
proximales étaient mal conservées à cause de leur enfouissement
sous l'écorce de bouleau ou sous la végétation.
Ces
étraves sont fabriquées en découpant une planche de bois
de l'épaisseur requise. Le rebord extérieur consiste en deux
parties. La première section est droite sur une longueur de 19.5
cm (étrave sud) et 22.0 cm (étrave nord). Quant à la seconde,
elle
est caractérisée par une courbure très marquée au début, devenant
presque droite à l'extrémité proximale.
La courbe intérieure, qui s'étend de l'extrémité proximale
jusqu'au pan d'attache (décrit ci-bas), est plus ou moins
parallèle
à la courbe extérieure. L'épaisseur de la planche, mesurée le
long de ce rebord, était de
3.2 cm (étrave sud) et 2.0 cm (étrave nord). Dans les deux cas,
le
pan, formant l'extrémité distale des étraves, est légèrement plus
large.
Les étraves servaient de points
d'attache pour l'écorce de
bouleau et les lisses. De plus, elles servaient à amortir
l'impact
sur la coque tout en présentant un rebord mince qui offrait un
minimum de résistance. Ainsi, l'épaisseur de la cambrure
s'amenuise vers le rebord convexe à partir de la rainure qui
longe
la ligne de perforations près du rebord concave. Cette trace est
le résultat de la taille de l'écorce de bouleau aux bouts du
canot.
La hauteur maximale de l'écorce aux extrémités du canot semble
être indiquée par une encoche qui délimite un pan à l'extrémité
distale des étraves. Ce pan mesure environ 10-11 cm de longueur
et
3-4 cm de largeur. Des trous (2) d'environ 3-4 mm de diamètre
furent percés aux extrémités supérieures. Ces pans auraient
vraisemblablement servi de surfaces d'attache permettant de lier
les lisses aux étraves à l'aide de petites chevilles de bois
rondes.
Lisses
Les plats-bords du canot ne consistaient qu'en deux éléments
majeurs, soit une lisse interne et une lisse externe. Ces
pièces,
en combinaison avec les traverses et les étraves, formaient la
charpente qui déterminait et maintenait la forme élancée de
l'embarcation.
Les lisses externes sont moins bien conservées que les lisses
internes. On peut facilement différencier ces dernières par la
présence de six mortaises chacune, destinées à retenir les
traverses. Aucune mortaise ne fut observée dans les sections
visibles des lisses externes. A l'extrémité sud du
canot, les bouts des deux lisses externes présentent des bouts
droits, plus ou moins effilés et sans coubure. A l'extrémité
nord
les lisses externes sont incomplètes. Vers le centre du canot,
la
largeur des lisses externes est de 4 et 5 cm tandis que
l'épaisseur
est de 1.3 et 1.8 cm respectivement. Les coupes sont
rectangulaires avec les rebords extérieurs arrondis.
| Dimensions des
lisses, MlTj-2 |
|---|
| Mortaise | Largeur de la
mortaise (cm) | Hauteur de la mortaise (cm) |
Largeur de la lisse à la mortaise (cm) | Distance entre
mortaises (cm) |
E-1* O-1 | 3.4 3.1 | 0.9 1.1 | 3.4 3.6 | - - 100.00** 97.0 |
E-2 O-2 | ? 3.3 | ? 1.3 | 4.0 4.0 | - - 96.8 97.5 |
E-3 O-3 | 4.2 3.9 | 1.3 1.1 | 4.6 5.0 | - - 95.2 96.0 |
E-4 O-4 | 4.5 4.1 | 1.2 1.1 | 5.0 5.2 | - - 95.5 96.5 |
E-5 O-5 | 3.7 3.2 | 1.1 1.2 | 4.4 4.5 |
- - 81.5 ? |
E-6 O-6 | 3.0 ? | 0.8 ? | 3.0 ? | - - |
|---|
*numérotée à partir de l'est
**estimée
E=lisse interne est
O=lisse interne ouest
La longueur des lisses internes m'excède pas 6 m. Dans les
deux cas, la largeur maximale atteint environ 5 cm vers le centre
de la lisse et décroit progressivement vers les extrémités. Les
extrémités nord des lisses internes semblaient intactes et se
terminent en pointes plus ou moins effilées et droites.
L'extrémité sud de la lisse interne est se recourbe et n'excède
pas
1 cm de largeur. L'extrémité sud de la lisse interne ouest n'est
pas complète.
Les lisses internes atteignaient leur épaisseur maximale de
1.5 cm et 1.8 cm au centre. L'épaisseur moyenne des deux lisses
internes est de 1.0 cm.
Le
nombre de mortaises dans chaque lisse interne est de six.
Dans chaque cas, nous avons pu en observer cinq et en inférer une
sixième. La symétrie entre les deux lisses est très bonne. Par
exemple, la distance entre l'extrémité sud et la première
mortaise est de 48.7 cm dans un cas et 48.0 cm dans l'autre. La
distance entre les mortaises ne varie que de quelques millimètres
dans presque tout les cas. La seule exception semble
être avec la dernière mortaise de la lisse interne est. La
distance
entre celle-ci et la précédente est réduite d'environ 14 cm de la
moyenne de 95-97 cm. Nous n'avons pas observé de mortaise
homologue sur la lisse interne ouest quoique la section sud en
question dépasse la cinquième mortaise par 93.0 cm. Il est donc
possible qu'aucune mortaise ne fut pratiquée à cet endroit ou
encore, que suite à la fabrication de la dernière mortaise dans
la
lisse interne est, on ait décidé de ne pas y poser de traverse.
Rallonges de lisses
Trois pièces possèdent une courbure
marquée,
semblable à celle notée à l'extrémité sud de la lisse est. Deux
d'entre elles s'alignent avec les pans d'attache des étraves.
Chacune recouvre la moitié des pans d'attache et possède un trou
à
son extrémité supérieure, correspondant à un des trous au bout
supérieur des pans.
L'une des
rallonges qui s'agence avec les pans d'attache est
brisée tandis que la seconde est
complète. La pièce incomplète s'aligne sur la moitié
gauche du pan d'attache de l'étrave sud. La face gauche ou
extérieure (côté est) de cette pièce est convexe tandis que la
face
intérieure est aplatie. J'ai de plus retrouvé un fragment de
bois
aplati et perforé, près de l'extrémité sud du canot, qui s'aligne
avec la moitié de droite du pan d'attache.
La pièce complète s'agence sur la moitié droite du pan
d'attache de l'étrave nord. La face droite ou extérieure (côté
est) de cette pièce est aussi convexe tandis que la face
intérieure
est plate. Nous pouvons donc conclure que l'agencement des
lisses
avec l'étrave se faisait avec un élément posé à l'extérieur du
plat-bord.
En coupe, la section recourbée des trois pièces est presque
carrée ou légèrement plus haute qu'épaisse. Les rebords
extérieurs
sont arrondis et donnent l'impression de faces convexes. La
section se joignant au pan d'attache, est nettement aplatie et
rectangulaire en coupe, mais l'épaisseur est plus importante que
la
hauteur. De l'autre côté de la courbure, c'est-à-dire du côté de
la lisse, la hauteur augmente pour atteindre environ 2.5 cm,
tandis
que l'épaisseur diminue graduellement. Cette partie a une coupe
rectangulaire, aplatie. Les deux extrémités proximales ont les
bouts coupés plus ou moins carrés.
Il paraît donc que ces pièces ont servi comme extensions ou
rallonges des lisses externes et
ont permis la jonction des
étraves
et des plats-bords. L'assemblage de ces rallonges et des lisses
externes a probablement pris la forme d'un joint en sifflet.
De plus, il est possible que les extrémités recourbées des
lisses internes (au bout sud seulement), butaient contre
l'encoche
délimitant la partie inférieure du pan d'attache. De cette
façon,
l'extrémité sud a l'apparence d'être plus renforcie que
l'extrémité
nord où les lisses internes ne sont pas recourbées.
Traverses
D'après la reconstruction des lisses internes, il y aurait eu
six traverses servant à maintenir la forme élancée du canot. Je
n'ai pu en retrouvé que cinq, quoique la condition de celles-ci
laisse croire que la multitude de menus fragments de bois qui se
trouvent sur le site pourraient être des restes, entre autres, de
la traverse manquante (voir aussi Lisses ci-haut).
Toutes les traverses gisaient à l'intérieur du canot, sur
l'écorce de bouleau. Cette observation suggère que ces pièces
reposaient toujours en position relative originale. Il est
intéressant alors de noter que quatre des traverses identifiées
se
trouvaient dans la moitié sud du canot tandis qu'une seule se
trouvait dans la moitié nord.
La seule traverse complète mesure 84.7 cm (cette mesure n'inclue
pas
la longueur des tenons). Une deuxième, située immédiatement au
sud
a une longueur originale estimée à environ 80 cm. Dans les deux
cas, l'angle entre l'axe de la traverse et celui du tenon est
90 degrés.
On peut donc assumer que ces traverses se situaient près du
milieu
du canot où l'angle de la pince ne se manifeste pas, ou très peu.
Les deux
traverses situées respectivement à l'extrémité nord et
sud
ont des angles marquées entre l'axe de la traverse et celui du
tenon (80 degrés et 76 degrés respectivement), indiquant que ces
traverses se
trouvaient près des extrémités de l'embarcation avant
l'effondrement de celle-ci.
Toutes les traverses avaient au moins deux trous circulaires
percés près de chaque tenon afin de permettre à la traverse
d'être
solidement attachée au plat-bord. Les deux longues traverses ont
une troisième perforation près de l'épaulement du tenon.
La forme des traverses ne varie que peu, sauf pour les tenons
et les épaulements de tenon. Les traverses sont rectangulaires
avec une largeur maximale de 3.9 cm. Les traverses aux
extrémités
sont cependant un peu plus étroites et ont toutes deux une
largeur
maximale de 3.5 cm. La coupe transversale aussi est
rectangulaire
quoique les rebords sont parfois légèrement arrondis.
L'épaisseur
varie de 1.3 cm à 1.9 cm.
J'ai
déjà noté que les traverses aux extrémités accusaient un
angle marqué entre l'axe du tenon et celui de la traverse. Il y
a
de plus un angle important entre la
face de la traverse et celle
de
l'épaulement (environ 10 degrés de la verticale). Ce n'est
pas le cas
pour les traverses situées au milieu du canot. Il est possible
de
comprendre cette différence si nous proposons que les extrémités
du
canot accusaient une légère cambrure. Ainsi, en joignant les
extrémités des lisses et en appliquant une pression vers le haut,
les lisses se tordaient légèrement vers le haut.
| Dimensions des traverses,
MlTj-2 |
|---|
| No. de traverse | Longueur sans
tenons (cm) | Largeur (cm) |
Épaisseur (cm) | Dimensions du tenon (cm) | Angle
traverse-tenon |
| 1 | - | 3.7-4.0 | 1.3-1.7 | 2.4 x 1.6 x 0.7 | 79 |
| 2 | 85 | 4.0-4.5 | 1.7-1.9 | 3.6 x 2.0 x 0.9 | 90 |
| 3 | 80* | 4.1-4.3 | 1.6-1.8 | 3.6 x 1.8 x 0.8 | 90 |
| 4 | 39-40* | 3.4-3.6 | 1.4 | ? x 1.7 x 0.6 | ? |
| 5 | - | 3.5-3.8 | 1.4 | 2.5 x 1.8 x 0.6 | 76 |
*dimension estimée
Revêtement d'écorce de bouleau
Il fut impossible d'observer le revêtement du canot car il
aurait fallu altérer, de façon irréversible, l'intégrité de
l'embarcation. En enlevant la couverture végétale et en
examinant
l'écorce, nous aurions boulversé le régime d'humidité qui est en
grande partie responsable pour la conservation du canot. Il fut
cependant possible de faire quelques observations relatives au
rebord supérieur du revêtement.
Tout d'abord,
ce canot, tout comme le fragment de bord de
canot trouvé l'été dernier au site MlTk-1, avait une lisière de
bouleau, entre la lisse externe et le revêtement d'écorce, qui
servait de renfort. La racine qui liait l'écorce et les lisses
n'était pas cousue de façon continue mais plutôt cousue en
faisceaux de 4 et 8 points individuels. On
laissait de 4 à 8 cm entre groupes de points. La largeur de
cette
bande de renfort ne semblait pas dépasser 10 cm.
Bordé
Encore
une fois, il fut difficile de documenter le bordé de
cette embarcation. Cependant, nous pouvons affirmer qu'il y
avait
une série de planches minces et larges qui ont servi à renforcir
l'écorce de bouleau. Quoique nous ne pouvons pas le démontrer de
façon satisfaisante, le nombre de bordages était relativement
limité.
Notes comparatives
La plus importante étude comparative des embarcations
autochtones de l'Amérique septentrionale date de 1964 (Adney et
Chapelle). La plupart des exemples présentés proviennent des
collections de Monsieur Edwin Adney et du Smithsonian Institution
de Washington. Monsieur Adney s'était longtemps intéressé au
canot
d'écorce de l'est du continent et l'ouvrage reflète cette région
qu'il connaissait si bien. Le nord-ouest du continent n'y est
pas
complètement négligé, mais ne reçoit pas un traitement
équivalent.
Nous devons donc examiner des ouvrages ethnographiques et
historiques afin d'obtenir un échantillon propre à notre région
d'étude.
Plusieurs éléments décrits ci-haut nous permettent de comparer
le canot d'écorce du site MlTj-2 aux embarcations semblables
documentées dans les régions avoisinantes.
Le premier Européen à décrire un canot d'écorce dans notre
région d'étude est l'explorateur Alexander Mackenzie en 1789. Il
nous laissa cette description des canots qu'il observa en amont
de
l'embouchure de la rivière du grand Ours:
-
"Their canoes are small, pointed at both ends, flat-bottomed and
covered in the fore part. They are made of the bark of the
birch-tree and fir-wood, but of so slight a construction, that
the
man whom one of these light vessels bears on the water, can, in
return, carry it over land without any difficulty" (1927:168).
A la même époque Samuel Hearne décrivit les canots des Indiens du
Nord de façon à ne laisser aucun doute sur le fait que les
embarcations qu'il nota étaient semblables aux canots observés
par
Mackenzie. Nous pouvons, de plus, attribuer à Hearne la première
comparaison entre les canots algonquiens et athapascans:
-
"Those vessels, though made of the same materials with the canoes
of the Southern Indians, differ from them both in shape and
construction...being flat-bottomed, with straight sides, and
sharp
at each end: but the stern is by far the widest part...The head,
or
fore part, is unnecessarily long, and narrow: and is all covered
over with birch-bark...(1958:62)".
En 1825, Sir John Franklin descendit le fleuve Mackenzie et
nous laissa une description superficielle des embarcations qu'il
y vit:
-
"We admired the shape and appearance of their canoes, which were
larger than those used by the Chipewyans, and had the fore part
covered with bark, to fit them for the navigation of this broad
river, where the waves are often high" (Franklin
1828:21).
Des descriptions aussi détaillées ne seront pas données encore
avant le début du XXième siècle lorsque des anthropologues cette
fois s'avanturèrent dans la région. Notons, en particulier, les
ouvrages de Leechman (1954) et d'Osgood (1933, 1936).
A l'époque où Leechman séjourne dans le nord du Yukon, chez
les Vanta Kutchins, le canot d'écorce n'est plus qu'un souvenir:
c'est la toile qui sert maintenant comme revêtement. Certains
éléments de la construction de ces embarcations paraîssent aussi
avoir changer: par exemple on ne pose plus de ponts aux
extrémités de l'embarcation (1954:15).
La forme des canots illustrés par Leechman (1954:16) est
caractérisée par un fond plat et des côtés droits, s'ouvrant vers
le haut. Ils n'ont que trois traverses et mesurent environ 3
mètres de longueur. Dans le fond des canots, à l'intérieur, il y
a une charpente qui est composée de cinq éléments longitudinaux
et
de deux pièces latérales. Cette structure est responsable du
maintien de la forme plate du fond du canot puisque les 10
varangues étroites, à elles seules, ne peuvent suffire à la
tâche.
Le profil des étraves est relativement droit avec seulement
une légère courbure. Elles forment un angle oblique, donnant
ainsi
une allure très élancée aux canots. Enfin, il y a très peu de
bordages séparant la toile des varangues; celles-ci sont limitées
à une seule de chaque côté.
De sa part, Osgood nous fournit une description détaillée des
deux formes de canots d'écorce utilisées par les gens vivant
autour
du grand lac de l'Ours (1933). Il distingue le canot de chasse
du
canot de voyage; ce dernier étant d'une construction plus soignée
que la première.
Le canot de voyage est en général plus long et plus large que
le canot de chasse. Sa longueur se situe entre 16 et 24 pieds
(4.9
m et 7.3 m) et sa largeur maximale atteint facilement 4 pieds
(1.2
m). Le canot de chasse est inférieur à 16 pieds (4.9 m) de
longueur et sa largeur est égale à la largeur d'un homme, environ
2.5 pieds (0.8 m).
Hormis ces différences de taille, il y a des différences
importantes en ce qui a trait à la fabrication des deux
embarcations. Nous en retenons trois qui peuvent être comparées
au
canot d'écorce du site MlTj-2. Il s'agit, plus particulièrement,
de la forme des extrémités, le plat-bord et le bordé. Commençons
avec la forme des extrémités. Osgood note que "The ends of this
canoe were distinctly peaked, the canoe there attaining a depth
of
32 inches (0.8 m), though rapidly lowering to a depth of 18
inches
(0.5 m) for the body of the canoe" (1933:50). Ceci implique une
cambrure marquée des extrémités des plats-bord. A l'inverse, il
souligne que pour le canot de chasse "the ends being distinctly
not
raised".
Le bordé du canot de voyage est composé d'un nombre
indéterminé de planche mince. Il indique que " On the floor of
the
canoe (de chasse) were 2-inch boards placed lengthwise, but not
as
many as in the travelling canoe, where these supporting boards
extend part way up the side of the vessel" (1933:50). Le nombre
de
varangues, qui aident à supporter le revêtement d'écorce, est
d'une
trentaine chez le canot de chasse et entre 34 et 46 chez le canot
de voyage. Il semble donc que l'élément de support le plus
important est le nombre de planche de bordé; le nombre de
varangues
étant plus ou moins constant avec une varangue à tout les 6 à 8
pouces (15-20 cm).
Enfin, la composition du plat-bord du canot de chasse n'est
pas spécifiée mais Osgood indique que le canot de voyage avait
une
lisse interne et une lisse externe ainsi qu'un plat-bord.
Une dernière observation, celle-ci moins importante, a trait
aux ponts d'écorce. Osgood rapporte que ses informateurs au
grand
lac de l'Ours ont indiqué l'utilisation, de par le passé, de
ponts
d'écorce aux deux extrémités des canots de chasse. Aucune
mention
n'est faite pour de tels ponts sur les canots de voyage, mais
nous
ne devons pas en exclure la possibilité.
En 1936 Osgood publie son Ethnography of the Kutchin. Il
n'offre pas de données relatives à la plaine d'Anderson, mais il
décrit la fabrication du canot d'écorce par les Vunta Kutchins,
qu'il juge aussi typique des autres groupes Kutchin (1936:61).
Nous retenons de cette description le fait que les étraves sont
taillées à partir de morceaux de bois et non pas laminées. De
plus, il mentionne que le profil du canot était cambré suite à
l'insertion de la structure ou charpente du fond entre les
extrémités proximales des étraves:
-
"...the stem and stern pieces are stretched apart and the ends of
the bottom of the frame are slipped into slots which have been
cut
in the end pieces. This stretching forces the prow and stern
upwards giving a characteristic canoe-shaped form"
(1936:62).
Finalement, j'ai consulté l'ouvrage d'Adney et Chapelle cité
ci-haut. Quoique travaillant avec des échantillons plus ou moins
pertinents et plutôt restreints, pour notre région d'étude, leur
analyse a le mérite d'une perspective plutôt globale.
Dans le nord-ouest du Canada, Adney et Chapelle distingue
trois types de canots d'écorce dont le "Kayak-Form Canoe" retient
notre attention (1983:chapitre 6). Des deux autres types, la
première s'apparente aux canots algonkiens tandis que la seconde
forme est très spécialisée et ne se retrouve que dans le sud de
la
Colombie Britannique et le nord de l'état de Washington.
La forme, dite de "kayak", se rapproche de l'embarcation inuit
par le fait d'avoir une structure ou charpente délimitant et
maintenant la forme du fond du canot. Ce fond est invariablement
plat et les côtés droits s'ouvrent obliquement vers le haut. De
plus, la plupart de ces canots ont un pont recouvrant une partie
du
canot à chaque extrémité.
Des exemples présentés, le canot Loucheux possède un profil
qui ressemble le plus au canot de MlTj-2 (1983:166 et figure
149).
En particulier, l'étrave, qui y est figurée, est caractérisée par
une section verticale droite, comptant pour presque le tier de la
hauteur du bout, suivit par une courbure marquée qui se termine
au
fond plat du canot. Le bout du plat-bord est légèrement cambré
près de l'extrémité et accuse une courbure très marquée tout
juste
avant son articulation avec l'extrémité distale de l'étrave. Les
auteurs indiquent qu'il y avait un pont d'écorce et que les deux
bouts de l'embarcation étaient symétriques. Une charpente rigide
se trouvait dans le fond et les côtés étaient renforcés avec
seulement quelques planches de bordé. Enfin, à en juger par
l'illustration, le plat-bord ne consistait que d'une lisse
interne
et une lisse externe, et le revêtement d'écorce était cousu de
façon continue. Soulignons que l'embarcation qu'ils figurent
mesure 12'7" (3.8 m): c'est un canot de chasse.
Ailleurs, en décrivant les diverses caractéristiques des
canots de la forme dite de "kayak", ils présentent certaines
'généralisations' relatives aux canots de la vallée du Mackenzie.
Elles sont:
-
"In the Mackenzie Basin, the kayak-form canoes had a moderate
rake,
curved in profile, at bow and stern and a rather low stem-head;
the
depth at the stern was noticeably greater than at the bow, and
the
deck forward was commonly a little less than a fourth the length
of
the canoe. In these canoes the greatest beam in most cases was
abaft midlength, and this was also true of the lower Yukon canoes
(1983:159)".
-
"In the Alaskan types and in the extinct British Columbia bateau
variation, the gunwale lashings were continuous but in the
Mackenzie models the lashings were in groups. Inwales and
outwales
in all the kayak forms ran to the stem-pieces, which were
plank-on-edge of a thickness that varied according to tribal
practice (1983:159)".
- "Six thwarts appear in most of the kayak forms but the
Loucheux
model had five and the bateau variation seems to have had but
three
(1983:160)".
"Reinforcing bark was placed under the outwales in all Mackenzie
Basin canoes, but not in the Alaskan or in the bateau variation.
The ribs in all these canoes were small, usually about 1/2 inch
square, and widely spaced, about 9 to 14 inches on centers. No
ribs were placed in the rake of the ends. The ends of the ribs
were chisel-pointed and were forced between the inwale and
outwale,
against the inside of the bark cover...The thwart ends might also
be forced into short splits on the inside face of the inwales or
might be tenoned there; in any case a single lashing was used at
the thwart ends. Thwarts were parallel-sided in plan and
slightly
tapered toward the ends in elevation; no shoulders were used
(1983:160)".
"But in the Mackenzie form of canoe, the longitudinals (de la
charpente du fond) had no cross-members and, like the side
battens,
were held in place by the pressure of the spring ribs against the
bark cover (1983:161)".
"The kayak-form canoe of the Athabascan Loucheux had a rigid
bottom-frame: the bottom was flat athwartships and it had no
fore-and-aft rocker. The sides were flaring and slightly curved.
Both ends were alike, and the canoe was unusual in having only
five
thwarts, with one amidships. The stem was short in rake and
curved: the stem profile came out of the bottom line in a fair,
quick curve which became vertical at a height of little more than
two-thirds the depth amidshps of the canoe. The height of the
stem
was almost twice the midship depth. Between the end thwarts the
sheer was straight, thence it swept upward in a gradually
sharpening curve to the inboard stems: the inwale ends stood
vertical on the face of the stem, with their ends brought to the
top of the stem-head. The stem-pieces were of unusually thick
plank, with the head broadened and the cutwater part outside the
bark cover shaprened until near the head, where it became as wide
as inboard. The gunwales were lashed with continuous turns, as
in
the Alaskan canoes. In plan, the gunwales and bottom frame were
full-ended and convex. These canoes were decked equally at both
ends. The deck extended inboard far enough to just cover the end
thwart, to which, in the example seen, it was lashed with four
simple in-and-out passes of rawhide thong. The chine-pieces of
the
bottom were lashed to the sides of the stem-pieces. The covering
was birch bark. Two battens on each side were employed with the
usual six longitudinals in the bottom frame. These canoes were
well-built and their ends resemble those of the seagoing kayaks
used at the mouth of the Mackenzie, but these for at least the
last
70 years of their use were round-bottomed. The Loucheux canoes
were small, usually about 15 feet long, 30 inches wide, and about
12 inches deep amidships (1983:166)".
Nous pouvons donc conclure que les plus grandes ressemblances
se trouvent avec les canots du bassin du fleuve Mackenzie.
Certains traits, tout particulièrement la forme des étraves et
des
lisses, se rapprochent du canot Loucheux, tandis que d'autres,
tels
l'absence de ponts d'écorce et la façon de lacer le revêtement au
plat-bord, les différencient. Mais il importe de rappeler que
l'échantillon est limité et que "There was much variety in end
profile, and the canoes of each tribal group were usually
identifiable by this means" (ibid. 1983:158).
Les caractéristiques partagées entre les canots du bassin du
fleuve Mackenzie et l'embarcation de MlTj-2 indiquent clairement
une source technologique commune, tandis que nous croyons que les
différences représentent une spécificité propre à la région du
sud-ouest de la plaine d'Anderson.
On revisita le canot en 1991 pour
en vérifier l'état de préservation.
Structure de Creusement
Lors de la découverte du site MlTj-2 en 1985, nous avons
observé une dépression du côté sud-est du site (Pilon 1985:
figure
8). Cette structure de creusement se trouvait à quelques mètres
du
rebord de la terrasse et nous avions noté des pierres éclatées
par
le feu à proximité de la dépression. Cette structure n'avait
reçu
qu'une attention superficielle et nous l'avons interprété comme
étant une cache en terre.
Nous sommes retournés à ce site après notre séjour au
rétrécissement dans la partie occidentale du lac à la Truite.
Là,
nous avions trouvé 5 structures de creusement dont la détection
de
certaines d'entre elles fut difficile. Cette expérience nous
permit, presqu'immédiatement, de reconnaître des caractéristiques
qui apparentent la structure de creusement du site MlTj-2 aux
structures de creusement que nous venions d'examiner.
Les dimensions intérieures de cette structure
sub-rectangulaire sont 2.1 m x 2.4 m. La profondeur se situe
entre
50 cm et 70 cm. Un bourrelet de sable, dont la largeur varie de
0.7 m à 1.4 m, se retrouve sur trois côtés.
Un sondage restreint fut effectué dans le centre de la
structure et révéla un niveau de bois sous une couche de sable
fin,
provenant probablement du bourrelet. Sous le niveau de bois, un
menu éclat de chert fin gris fut trouvé (perdu par la suite). Le
long du mur est, une section d'un élément de construction en
bois,
gisait horizontalement, en partie enfouie sous le sable du
bourrelet/mur.
Les pierres éclatées par le feu, notées l'an dernier, forment
une concentration ayant un diamètre de 1.1 m. A en jugé par les
découvertes au site MlTj-3, cette concentration indique
probablement la présence d'un foyer extérieur, à proximité de la
structure de creusement. Au pied du rebord érodé de la terrasse,
qui se trouve à 7 m seulement de la structure de creusement,
quelques ossements et un éclat de chert furent trouvés.
On poursuivit les fouilles de la structure de creusement en 1987.