Rapport de terrain-1986
(quatrième partie)
par
Jean-Luc Pilon
Archéologue du PIPGN
Musée canadien des civilisations


Numéro de terrain: 85JLP-27
Code Borden: MlTj-3
Localisation: lac à la Truite


Les sondages effectués au site MlTj-3 en
1985 livrèrent au-delà de 1100 ossements d'une aire de 2 mètres carrés. Ces vestiges étaient associés à une structure de combustion recèlant des pierres éclatées par le feu. En plus de la faune, nous y avons trouvé des outils en os/andouiller et du débitage en chert (Pilon 1985:22-24).

Lors de ces premières fouilles restreintes, nous avions noté une couche de sable oxydé avec os calcinés en surface, nettement sous-jacente au foyer principal, qui suggérait l'existence d'une occupation antérieure.

Notre objectif en 1986 était de compléter la fouille du foyer que nous avions commencée en 1985 et d'évaluer le potentiel archéologique de la terrasse sur laquelle se trouve le site. Cathy Yasui assuma la direction de ces travaux.

Afin de compléter la fouille du foyer principal, nous avons excavé 5.5 mètres carrés additionnels. Ces unités furent localisées de chaque côté de la structure de combustion. La fouille révéla le pourtour complet de ce foyer et confirma l'existence de vestiges stratigraphiquement inférieurs à la structure de combustion.

Afin de déterminer l'importance archéologique de cette localité, une série de sondages fut effectuée. Nous pouvions adopter une de deux stratégies. La première nécessitait le sondage d'unités de 50 cm x 50 cm placées au hasard. La seconde stratégie était basée sur la découverte, à l'aide d'un clou d'arpentage, d'aires de concentration de pierres. Nous supposions que ces pierres furent probablement emportées par des humains. Nous avons choisi la deuxième option. Ainsi, nous avons creusé 5 unités de sondage mesurant 50 cm x 50 cm; les unités 10, 13, 14, 15 et 17. Ces sondages révélèrent des structures de combustion ou la proximité à de telles structures.

Enfin, en déterminant la position des sondages restreints, une unité de 50 cm x 50 cm (unité 9) fut placée de telle sorte qu'elle chevauchait une légère dépression située à 8.5 mètres au nord de l'aire de fouille principale. Par la suite, il fut nécessaire d'élargir la fouille, en établissant des unités de sondage additionnelles (unités 12 et 16), pour former une aire de fouille mesurant 1 m x 1.6 m. Ces sondages ont mis au jour ce que nous croyons être les restes d'une fosse à rôtir.

Aire de fouille principale

Nous avons décelé plusieurs différents types de traces de combustion dans l'aire principale. Parfois celles-ci consistaient en des zones de sable basal oxydé formant des lentilles peu épaisses et bien délimitées, ou des dépôts de sable à teneur organique. Ailleurs, des concentrations d'os calcinés ou de pierres éclatées par le feu ne laissaient aucun doute quant au processus qui les a produites. Nous avons interprété l'association de ces divers vestiges comme étant des restes de foyers. Par contre, le contexte archéologique immédiat de certaines des traces de combustion était équivoque.

La stratigraphie de l'aire de fouille principale s'est avérée beaucoup plus complexe qu'on ne l'avait cru en 1985. Nous croyons que cette complexité résulte de l'intensité de l'utilisation du site et peut-être aussi des remaniements résultant de causes naturelles. Quelqu'en soit la raison, il nous fut très difficile de déterminer la séquence stratigraphique, certaines couches étant discontinues, possiblement tronquées par des activités humaines plus récentes. Cependant, une analyse de ces données nous permet de distinguer au moins trois niveaux distincts contenant des vestiges d'occupation préhistoriques. Il est possible que chacune de ces couches contienne les restes de plusieurs occupations. Seule une fouille plus détaillée pourrait nous permettre de trancher cette question.

Notre description des couches et de leur contenu est surtout basée sur les observations faites lors des sondages systématiques de 1986.

A) Stratigraphie et distribution

La couche végétale de surface se composait d'herbes, de lichens et de mousses, atteignant une épaisseur moyenne située entre 3 et 5 cm. La végétation était plus mince dans les unités 1, 3 et 4 ainsi que dans le coin sud-est de l'unité A-1 et la moitié sud de l'unité A-2. C'est dans cette couche que nous avons recueilli la plupart des ossements non-calcinés de l'aire de fouille principale; on y a aussi trouvé plusieurs éclats de débitage.

Sous la tourbe se trouvait un niveau d'humus, plutôt mince, dont l'épaisseur variait entre 1-2 cm et 5-7 cm. Nous y avons trouvé quelques ossements ainsi que de rares fragments de débitage lithique. La présence de cette couche fut notée dans tous les puits sauf dans la zone centrale décrite ci-haut, là où la végétation était très mince. Au lieu de retrouver de un niveau humus à cet endroit, la couche sous-jacente au sol végétal consistait en un sable gris-brun, parfois dur et compact, recouvrant une aire d'environ 1.75 m x 1.75 m. Ce sable renfermait d'innombrables quantités de pierres éclatées par le feu et d'ossements d'animaux. À la surface, ainsi qu'en périphérie de cette grande lentille, les ossements étaient plus souvent carbonisés tandis que ceux trouvés dans la couche étaient calcinés. Outre les restes fauniques, nous y avons recueilli du débitage en chert noir et du charbon de bois.

En coupe, ce dépôt de sable organique formait un bassin atteignant jusqu'à environ 10-15 cm d'épaisseur en son centre, où il reposait sur un sable basal plus grossier et oxydé par le feu. La zone de sable oxydé était moins étendue que les sables organiques sus-jacents. En périphérie, le sable gris-brun recouvrait un sable semblable aux sables oxydés mais de couleur plutôt jaune.

Nous concluons que ce foyer, qui paraissait être plus ou moins intacte, était associé à une occupation postérieure à la formation de la couche d'humus moderne. Nous pensons aussi que la plupart des vestiges retrouvés dans la tourbe et l'humus moderne y sont associés.

Au centre des restes de foyer, sous les sables oxydés, nous avons trouvé un second dépôt de sable organique contenant charbon de bois et os calcinés. Ces dépôts formaient une zone d'environ 40 cm de diamètre et étaient sous-tendus par une lentile de sable roussi. La séparation entre les deux foyers était bien marquée.

Nous avons trouvé une seconde couche d'humus, séparée de l'humus moderne par une couche de sable jaune, dans les unités suivantes: 1,2,3,4,5,6 et 8. Sa distribution n'était pas uniforme et son contenu archéologique variait beaucoup. L'épaisseur maximale de cette couche se situait aux environs de 2-3 cm. Cet humus reposait sur le sable basal jaune à granulométrie variable.

Du côté est de l'aire de fouille principale, c'est-à-dire dans les unités 3, 5 et 6, nous avons trouvé quelques objets témoins d'occupation, peu nombreux, et consistant d'éclats en chert, d'ossements calcinés et non-calcinés, ainsi que du charbon de bois. Ailleurs, le second humus, là où il fut rencontré, s'est avéré stérile.

La couche de sable séparant les deux niveaux d'humus s'est montrée d'un intérêt particulier. Soulignons encore une fois que ces sables n'ont pas été retrouvés du côté ouest de l'aire fouillée et qu'en 1985, une seconde couche d'humus n'avait pas été notée lors des sondages. Malgré l'aire restreinte où cette couche a été repérée, nous y avons noté l'existence de quatre zones de combustion.

Des traces de combustion ont été enregistrées dans le coin sud-ouest de l'unité 3, et constituent la suite du foyer enfoui noté en 1985 (partie sud de l'unité A-4). Ces dépôts se poursuivaient dans la partie nord de l'unité 6 et dans le coin nord-est de l'unité 4. Le second humus a été noté sous ces dépôts de foyer dans presque toute son étendue mais pas dans la section est de l'unité 4, ni dans A-4. Plutôt, l'humus enfoui ne recouvrait qu'environ la moitié ouest de l'unité 4. Le sable séparant les deux niveaux d'humus dans cette partie de l'unité 4 contenait une petite zone oxydée suggèrant l'emplacement d'un foyer qui fut par la suite balayé.

Deux zones de sable oxydé ont été trouvées dans l'unité 8. La première, du côté est, se trouvait dans le sable reposant sur l'humus enfoui. Par contre, sous la seconde zone de sable oxydé, qui reposait aussi sous l'humus moderne, il n'y avait que le sable basal jaune.

Associés à ces quatre zones de combustion étaient un mélange d'os calcinés et non-calcinés, quelques éclats en chert, du charbon de bois et, dans le cas de la petite aire de sable oxydé située dans l'unité 4, quelques pierres éclatées par le feu. Notons, cependant, que ces vestiges étaient beaucoup plus éparpillés que ceux trouvés dans le foyer supérieur des unités A-1, A-3, A-4, 1, 2.

B) Datation

Un échantillon prélevé sur un fragment d'os long de caribou non-calciné a été soumis au Radio-Isotope Direct Detection Lab de l'université Simon Fraser. Le spécimen, trouvé dans l'unité A-1 en 1985, était associé à l'occupation ayant utilisée le foyer supérieur. On a déterminé que l'échantillon (RIDDL-555) était essentiellement moderne (moins de 210 ans BP).

C) Discussion

Il est impossible d'évaluer la relation entre ces centres d'activités, mais il est bon de noter qu'il y a des différences importantes qui existent entre les diverses traces de combustion. En certains cas, par exemple la zone oxydée dans l'unité 4, la partie supérieure de la structure semble être absente, donnant ainsi l'impression qu'il y a eu un remaniement, un balayage des foyers par des occupants plus récents.

L'origine du sable séparant les deux niveaux d'humus ainsi que la différence chronologique entre ceux-ci ne peuvent être adéquatement traitées avec les données dont nous disposons. Plutôt, nous référons le lecteur à la coupe stratigraphique de la fosse à rôtir. D'après celle-ci, il semble qu'il y a eu des fluctuations importantes du niveau du lac à la Truite en préhistoire. Nous ignorons la périodicité ou les causes de ces fluctuations, mais nous proposons que le sable, séparant les deux humus dans l'aire principale de fouille, résulte d'une hausse importante des eaux du lac à la Truite.
Sondages restreints de la terrasse

Puisqu'il est impossible de déterminer la relation entre les séquences stratigraphiques des sondages restreints et celle de l'aire principale, la superposition des couches de chaque sondage restreint (unités 10, 13, 14, 15 et 17), ainsi que leur contenu seront décrits sommairement, dans le tableau ci-dessous. Les puits contenant la fosse à rôtir (unités 9, 12 et 16) seront décrits dans la section suivante.

Il est évident que ces sondages ont servi à localiser des aires de combustion ou à indiquer la proximité de tels zones. Aussi, nous pouvons noter des parallèles entre les séquences observées un peu partout sur la terrasse et la stratigraphie de l'aire principale, décrite ci-haut. Un élément commun de ces coupes semble être la présence de traces de combustion dans le sable séparant l'humus enfoui de l'humus moderne, ainsi que l'existence de témoins d'occupation dans l'humus moderne.

Description sommaire des sondages restreints, MlTj-3
UnitéCouche localeDescription de la couche Contenu
10Itourbe/humusossements calcinés et non-calcinés, pierres éclatées par le feu (2)
IIdépôts de combustionpierres éclatées par le feu (16), lentilles de cendre, ossements calcinés, charbon de bois
IIIsable jaunestérile
IVtourbe/humus ossements non-calciné (1), pochettes d'ossements calcinés en poudre
Vsable basal stérile
13Itourbestérile
IIhumusossements non-calcinés, pierres éclatées par le feu (3), charbon de bois
IIIsable basal1 éclat de chert près de la surface, sable oxydé dans le coin nord-ouest
14Itourbestérile
IIsable basalcharbon de bois, ossements non-calcinés, pierres éclatées par le feu (13) dans la partie supérieure de la couche
15Itourbecharbon de bois, ossements non-calcinés, ossements calcinés, pierres éclatées par le feu (11), fragment d'écorce de bouleau, éclats de chert
IIhumuséclats de chert, ossements non-calcinés, ossements calcinés, charbon de bois
IIIsableéclats de chert, charbon de bois, ossements calcinés, ossements non-calcinés, pierre éclatée par le feu, sable roussi
IVtourbe/humus charbon de bois
Vsable basal stérile
17Itourbe/humuspierres éclatées par le feu (5), ossements calcinés, ossements non-calcinés, éclats de chert
IIdépôts de combustionossements calcinés, ossements non-calcinés, combustion éclats de chert, charbon de bois, lentilles de cendre, sable oxydé
IIIsable basalstérile

Fosse à rôtir

La position de l'unité 9, qui mesurait 50 cm x 50 cm au début de sa fouille, a été choisie de sorte qu'elle chevauchait une légère dépression notée près de l'aire principale. Cette dépression mesurait environ 1 m x 0.5 m et aurait pu correspondre aux restes d'un chablis.

La tourbe et l'humus moderne se sont avérés stériles. Cependant, du côté ouest du puits, l'extrémité d'un fragment d'os (tibia) de caribou sortait de ce que nous pensions être le sable basal, à un angle oblique, presqu'à la verticale, et semblait bien ancré dans le sable. La fouille fut donc approfondie de ce côté du puits. Des ossements additionnels et le coin d'un récipient en écorce de bouleau ont ainsi été découverts. Afin de compléter la mise au jour du contenant, l'unité 9 fut élargie de 50 cm x 50 cm vers l'ouest.

Cette extension de la fouille révéla non seulement le pourtour du premier récipient, mais aussi l'existence d'un second contenant en écorce de bouleau, plus grand que le premier, gisant sous celui-ci. Il fut alors décidé d'étendre la fouille vers le sud puisque les deux récipients disparaissaient dans la paroi sud de l'unité 9. Un témoin stratigraphique de 10 cm de largeur fut laissé entre l'unité 9 et l'unité 12, cette dernière mesurant 1 m x 0.5 m.

Au lieu de nous permettre de compléter le tracée des contenants d'écorce, la fouille de l'unité 12 en révéla un troisième, encore plus large et apparemment plus long que les deux premiers, qui s'étendait toujours vers le sud. Donc, une troisième unité fut établie au sud, mais cette fois aucun témoin stratigraphique ne fut laissé.

Les récipients d'écorce de bouleau sont de tailles différentes et de fabrication simple. Ils ont été fabriqués en pliant, vers l'intérieur, les coins d'une feuille rectangulaire d'écorce, de façon à soulever des côtés, hauts d'environ 10 cm, qui, eux-mêmes, sont maintenus en place avec un ou deux points de couture. Les deux grands plateaux reposaient bout à bout, tandis que le plus petit semblait avoir été placé sur le plateau de taille moyenne.

Le contenu des trois plateaux était identique. Il consistait en une couche très compacte de fragments d'os, dans le fond de chaque récipient. La taille moyenne de ces fragments était supérieure au centimètre carré. Les fragments étaient tellement bien imbriqués qu'il a fallu les enlevé en bloc puisque l'extraction de pièces individuelles était presqu'impossible.

La couche supérieure d'ossements dans les trois récipients était composée de fragments plus gros et parfois même d'os tout entiers. Ceux-ci formaient une couche moins compacte que celle sous-jacente, mais tout de même une couche très dense. Soulignons aussi que des ossements ont été recueillis à l'extérieur des contenants d'écorce. Ceux-ci n'étaient pas nombreux et pourraient facilement s'expliquer par l'écrasement partiel des parois des récipients.

L'état de conservation des ossements est excellent. Seul quelques rares spécimens calcinés ou légèrement norcis, permettent de suggérer l'utilisation de la chaleur. De plus, la présence de quelques pierres éclatées par le feu, réparties dans les trois contenants d'écorce, suggère un traitement préalable des ossements.

Recouvrant les deux plus grands plateaux, on a pu noter la présence d'un résidu organique mince (1-2 cm), mais néanmoins continue, qui semblait être de l'écorce d'épinette. Un troisième fragment d'écorce d'épinette, délimitait l'extrémité nord de la fosse dans laquelle les récipients avaient été disposés.

Une couche de sable brun recouvrait les trois récipients et les séparait de la tourbe/humus moderne. Une lentille humique, à forte teneur de charbon de bois, gisait dans ce sable, au-dessus des récipients. Les limites de cette couche semblait nettement correspondre à l'aire perturbée par les occupants préhistoriques lorsqu'ils préparèrent la fosse à rôtir.

Grâce au témoin stratigraphique laissé entre les unités 9 et 12, nous avons levé une coupe très révélatrice. L'examen de celle-ci montre l'étendue de la fosse qui fut excavée. Nos observations indiquent que le fond de la fosse, telle qu'originalement excavée, n'était que légèrement plus grand que l'aire occupée par les récipients. Les parois étaient obliques et s'ouvraient vers le haut.

Le contenu des plateaux d'écorce de bouleau fait, présentement, l'objet d'une analyse détaillée par le Centre d'identification zoo-archéologique du Musée national des sciences naturelles. Cependant, lors de la fouille de la structure, une analyse rudimentaire a pu être effectuée.

De loin, la plus importante classe animale est le mammifère, et le caribou est la seule espèce que nous avons pu identifier. Si la plupart de ces restes provenaient de caribous adultes, d'autres, en assez bonne quantité, étaient des ossements foetal ou, tout au moins, provenaient de caribous très jeunes. Les restes de poisson incluaient des ossements de toutes les parties du poisson ainsi que des écailles. Les ossements d'oiseaux n'étaient pas nombreux, mais nous croyons y avoir identifié les restes du cygne.

Un fragment d'os long de caribou, provenant de l'unité 12, fut soumis pour une datation au 14C à l'université Simon Fraser. L'échantillon est essentiellement moderne et son âge est probablement postérieur à 150 ans BP (RIDDL-555).

Au courant de l'été, l'aménagement de récipients d'écorce de bouleau a été décrit à Monsieur Gabriel André d'Arctic Red River. Il estimait que nous avions découvert les vestiges d'une forme de fosse à rôtir qu'employaient jadis les gens de la région. Lorsqu'il travaille sur son territoire de trappe et désire se faire cuire un castor, il construit un bon feu pour chauffer le sol. Ensuite il enlève la braise et il y dépose la viande qu'il recouvre d'une couche de feuilles sèches. Ces feuilles sont à leur tour recouvertes d'une couche de boue sur laquelle on installe le foyer qu'on laisse à brûler pendant plusieurs heures. En préparant ainsi la viande le matin, il est assuré d'un repas succulent en après-midi.

Une question demeure toujours sans réponse: s'il s'agit effectivement d'une fosse à rôtir, pourquoi les gens ne sont-ils pas revenus déguster ce repas?