Rapport de terrain-1986
(sixième partie)
par
Jean-Luc Pilon
Archéologue du PIPGN
Musée canadien des civilisations



Reconnaissance du fleuve Mackenzie

En quittant le petit village d'Arctic Red River, guidé par Monsieur Gabriel André, nous espérions nous rendre jusqu'à l'embouchure de la rivière Thunder. On peut s'y rendre en une ou deux journées de voyage. Entre la rivière Thunder et Arctic Red River, il y a plusieurs embouchures d'affluents possèdant des systèmes de terrasses succeptibles d'avoir été occupées en préhistoire. L'objectif était donc d'examiner ces emplacements.

Le second but était de tenter de découvrir l'emplacement du Fort Good Hope qui se trouvait dans cette région lors du passage de Sir John Franklin en 1825. Une telle découverte serait très utile pour la compréhension de l'archéologie historique ancienne dans le bas Mackenzie.

Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas pu nous rendre plus loin que l'embouchure du déversoir du lac Rat, presqu'en face de l'embouchure de la rivière Tree. Nous avons eu des problèmes avec les deux moteurs hors-bord de 20 forces que Monsieur André avait emportés. Ainsi, une reconnaissance qui aurait dû prendre environ une semaine, n'a pris que quatre jours. Au bout de la première journée nous étions arrivés à notre destination la plus éloignée d'Arctic Red River. Nous passâmes les prochaines trois journées à examiner des terrasses, mais une proportion importante de notre temps fut passée à surveiller le mauvais temps ou à essayer de faire fonctionner un des moteurs hors-bord.

Les données recueillies dans le cadre de cette reconnaissance, de même que des découvertes complémentaires effectuées en
1991 par Jean-Luc Pilon et en 1993 par Luc Nolin permirent l'élaboration d'un article faisant le point sur le potentiel archéologique le long du cours inférieur du fleuve Mackenzie.

Numéro de terrain: 86JLP-19
Code Borden: MhTn-1
Localisation: embouchure du déversoir du lac Rat


Ce site historique, et possiblement préhistorique, est situé sur la terrasse ouest (altitude d'environ 10 m) de l'embouchure du déversoir du lac Rat, sur la rive droite du fleuve Mackenzie. Le camp moderne appartient à Monsieur Gabriel André, d'Arctic Red River. Il compte cinq structures et une sixième était en voie de construction. L'édifice principal est une maison de deux pièces.

Lorsque Monsieur André pris possession de la maison, il y a une trentaine d'années, celle-ci n'avait qu'une seule pièce. Il en ajouta une deuxième ainsi qu'une petite remise par laquelle on entre dans la maison. Outre cette habitation, il y a deux remises additionelles, dont une n'est qu'un abri servant principalement à l'entretien des moteurs, un fumoir et une latrine. De plus, Monsieur André est en train de construire une nouvelle maison à quelques mètres de celle qu'il utilise présentement. C'est en nivellant le sol du côté ouest de la fondation de cette nouvelle demeure que Monsieur André dit avoir trouvé un ancien foyer sous environ 1 m de sol. Nous avons examiné l'endroit et nous avons trouvé des traces d'ocre rouge à un profondeur d'environ 40 cm sous la surface de la tourbe, mais aucun autre indice d'occupation. Plusieurs sondages furent effectués sur la terrasse, entre les diverses structures. Ceux-ci révélèrent une alternance de sols enfouis (5-10 cm d'épaisseur) et d'épaisses couches de limons (10-15 cm d'épaisseur). Les sols contenaient parfois des branches d'arbres et autres déchets organiques en bon état de conservation. Monsieur André nous raconta que ce printemps, les eaux du fleuve Mackenzie recouvrirent la terrasse pendant quelques heures. Le pergélisol fut rencontré à une profondeur moyenne variant de 30 cm à 40 cm. Aucun vestige d'occupation ne fut noté.

Numéro de terrain: 86JLP-20
Code Borden: MhTn-2
Localisation: près de l'embouchure du déversoir du lac Rat


Monsieur André nous signala l'emplacement d'une cabane effondrée près du rebord du talus conduisant au Mackenzie, sur la rive droite du fleuve, à environ 1 km en amont de l'embouchure du déversoir du lac Rat. Cette structure mesurait 2.5 m x 3.0 m. Une cache en terre possible mesurant, 1.5 m x 1.0 m, fut notée du côté est de l'habitation.

Nous avons trouvé un piquet géodésique en laiton à environ 13 m à l'ouest de la cabane. Elle portait l'inscription suivante sur la plaque circulaire (diamètre d'environ 5 cm): "DOMINION LANDS SURVEYS 1922 0^81 SEVEN YEARS IMPRISONMENT FOR REMOVAL". Deux traits, originants du centre, formait un angle de 135 degrés.

Trois dépressions carrées (1 m x 1 m x 0.2 cm) entouraient le piquet géodésique. Celles-ci étaient situées à environ 2-3 m du piquet. Les parois des fosses étaient verticales et on peut donc supposer qu'elles étaient comtemporaines à l'installation du piquet.

Une dépression rectangulaire, mesurant 3.0 m x 1.5 m x 0.5 m, fut découverte à une vingtaine de mètres à l'est des décombres de la cabane. L'épaisseur de la sphaigne et la présence du pergélisol nous empêchèrent de sonder cette possible structure de creusement.

Le long du rebord de la terrasse, à environ 15 m à l'est de la cabane, nous avons recueilli un fragment de nucléus en chert noir et un éclat utilisé en chert gris.

Numéro de terrain: 86JLP-21
Code Borden: MhTn-3
Localisation: embouchure de la rivière Tree


Ce site récent était occupé lors de notre passage par Madame Marca Bulloch d'Inuvik, ainsi que trois assistants et son petit-fils. Ces gens se rendent à l'embouchure de la rivière Tree chaque été pour y faire la pêche au filet et sécher le poisson qui s'y trouve en abondance. Les espèces principales sont le poisson blanc (Coregonus sp.) et l'inconnu (Stenodus l.).


Le site consiste en un alignement de quatre cabanes en rondins, toujours en bon état, sur une terrasse étroite (altitude d'environ 10-11 m) qui longe le bas de l'abrupte pente d'une plus ancienne terrasse. De plus, deux latrines, des échafauds pour sécher le poisson, ainsi qu'une tente servant de fumoir se trouvaient sur la même terrasse.

Sur le rebord de la plus haute terrasse, à l'est de la cabane située près du Mackenzie, nous avons repéré une croix en bois, faite de planches, devant laquelle se trouve une petite clôture de bois, maintenant effondrée. Madame Bulloch croit que cette sépulture est probablement celle de son oncle parternel. Une inspection de la haute terrasse ne livra aucun indice d'activités sauf des souches coupées à la hache.

Des sondages furent effectués sur la basse terrasse (altitude d'environ 8-9 m) situé devant les cabanes. Dans la tourbe, nous avons trouvé des objets témoins relativement récents: des fragments de verre de bouteille, une épingle de sûreté, un clou, un sifflet en tôle, des ossements et des écailles de poisson, etc. Des traces de combustion (cendres, charbon de bois, sol roussi) ont été notées sous la tourbe dans un de ces sondages restreints. En poursuivant la fouille de la couche de limon sous-jacente, nous avons rencontré un niveau de tourbe/humus contenant beaucoup de fragments de branches d'arbres.

Des données additionnelles y furent recueillies en
1991.

Numéro de terrain: 86JLP-22
Code Borden: MhTo-1
Localisation: embouchure du ruisseau Adam Cabin


Sur la terrasse du côté est de l'embouchure du ruisseau Adam Cabin, un peu en amont du Mackenzie, nous avons observé un emplacement de tente. Il était caractérisé par une dépression peu profonde, de forme carrée (2.5 m x 2.5 m). Des boîtes de conserves, de types modernes, jonchaient le sol de l'emplacement de tente et les alentours immédiats de la structure.

Cette terrasse était séparée du fleuve Mackenzie par une colline étroite qui s'élevait rapidement vers l'est à partir de l'embouchure du ruisseau. Le rebord donnant sur le fleuve est dénudé et fortement érodé. Ceci laisse croire que la colline n'est que le vestige du processus d'érosion d'une terrasse élevée qui dominait jadis le fleuve Mackenzie. De telles terrasses se trouvent de chaque côté des embouchures d'affluents du Mackenzie que nous avons pu observer.

Nous avons trouvé une tête de hache en fer, ainsi qu'une pierre éclatée par le feu, érodant du côté de la colline, près de l'embouchure du ruisseau.

De l'autre côté du ruisseau nous pouvions voir les restes de la cabane de Monsieur Adams, père de Albert Adams, de qui le ruisseau tient son nom. C'est sans doute cette cabane qui est signalée par Millar et Fedirchuk (1973:83). Monsieur Adams (père), qui demeure toujours à Inuvik, s'est installé dans la région dans les années 20. Nous n'avons pas pu examiner la terrasse sur laquelle se trouve son camp.

Numéro de terrain: 86JLP-23
Code Borden: MhTq-1
Localisation:embouchure du ruisseau Pierre


Ce site historique est composé d'une
cabane en bois rond qui sert maintenant de fumoir. A l'intérieur, des perches servant au séchage du poisson sont suspendues au-dessus d'un foyer situé au centre du plancher en terre battue. A l'extérieur de la cabane nous avons noté l'emplacement d'une seconde cabane ainsi que des foyers extérieurs, une pierre ayant possiblement servi d'enclume et une latrine. Ces vestiges se trouvaient sur la basse terrasse qui s'élève d'environ 10-12 m au-dessus du fleuve Mackenzie.

Des sondages furent effectués sur ce site en 1991 et encore en 1993.

Nom: Arctic Red River
Code Borden: MiTr-1
Localisation: devant le village de Tsiigehtchic


Le site MiTr-1 fut découvert en 1951 par R. MacNeish (MacNeish 1953). Lors de notre passage à Arctic Red River, nous avons fait la connaissance de deux individus qui se souvenaient du séjour du Dr.MacNeish parmi eux. A cette époque, Monsieur Gabriel André campait avec sa mère sur le replat devant l'église catholique d'Arctic Red River (le site 58 de MacNeish). Des sondages effectués tout juste devant sa tente ainsi que près du rebord de la basse terrasse s'avérèrent positifs.

A Fort MacPherson, le site 59 de MacNeish, ce dernier rencontra Monsieur Walter Firth, descendant de James Firth, le patriarche de la famille Firth dans le bas Mackenzie. Walter, qui travaillait avec son père pour la Compagnie de la Baie d'Hudson, avait trouvé une tête de flèche en os qu'il vendit au Dr.MacNeish pour deux dollars. Cette pièce est illustrée par MacNeish (1953:figure IV, 5), qui indique que la pièce fut un don de la part d'un Monsieur Willie MacDonald.

Notre attention s'est portée surtout sur le talus de la basse terrasse quoique nous avons aussi examiné la terrasse supérieure.

Basse terrasse

Monsieur André nous rapporta que l'érosion printanière a fait reculer le rebord de la basse terrasse, du côté de la rivière Arctic Red, d'environ 7-8 m depuis le passage de MacNeish.

Nous avons examiné le rebord et découvert du matériel archéologique sur presque toute sa longueur. Ce matériel inclu les
restes d'un traineau en bois, des outils en os et en andouiller, du débitage lithique, un chi-da-tho, un fragment de récipient en écorce de bouleau, des vestiges fauniques et des pierres éclatées par le feu. A un endroit près du fleuve Mackenzie, des quantités importantes de pierres éclatées par le feu, d'ossements et d'écailles de poisson érodaient de trois couches distinctes dont la première se trouvait sous environ 1 m de dépôts fluviatiles. Le talus fut nettoyé afin de révéler la relation stratigraphique entre les couches d'occupation. Celles-ci étaient séparées les unes des l'autres par environ 10-20 cm de limon. Il s'avéra que la troisième couche d'occupation contenait une portion d'un foyer qui fut échantillonné pour fins de datation au radiocarbone. Plus tard, en préparant l'échantillon au laboratoire, nous y avons découvert une petite perle de verre de couleur bleu ciel. L'âge de l'échantillon de charbon de bois fut déterminée à être 360±95 BP (S-2841).

Ailleurs sur la basse terrasse, des activités récentes, liées à l'entretien du quai de la traverse, ont boulversé les sols de surface. Des pierres éclatées par le feu y ont été observées, bien éloignées du rebord de la terrasse. Nous pouvons donc supposer qu'une portion importante du site est toujours intacte, protégée par d'épais dépôts de limon.

Haute terrasse

Le village d'Arctic Red River se trouve sur la terrasse supérieure qui domine la rivière Arctic Red et le fleuve Mackenzie. Nous y avons trouvé des vestiges d'occupation qui pourraient être antérieurs à l'établissement moderne qui ne remonte qu'au début de ce siècle (Voorhis 1930:32). Ainsi, le long du talus laissé par la route longeant la rebord de la terrasse en face des bureaux du Conseil de bande, nous avons observé quatre zones de combustion caractérisées par les dépôts de cendres, d'ossements calcinés, de charbon de bois et de sable roussis. Des dépôts semblables furent aussi notés sous la fondation de l'entrepôt de la mission catholique.

Données additionnelles

Les résidents de cette communauté nous offraient volontiers des renseignements sur les "vieilles choses" qu'ils ont vues dans la région. Par exemple, plus d'une personne nous raconta que lors de l'excavation de la fondation de l'école primaire, on trouva, à une profondeur de plus d'un mètre, les restes d'un ancien feu de camp dans lequel il y avait des écailles de très gros poissons. D'autres nous contèrent que lorsqu'on essaya de drainer le lac qui se trouve sur la basse terrasse devant le village en creusant une rigole jusqu'à la rivière Arctic Red, on découvrit, dans le fond du lac, des vieux chaudrons en cuivre, des armes à feu de types anciens et beaucoup d'autres choses. Plusieurs de ces objets ont été donnés aux Pères Oblats de Fort Simpson. Le lac est toujours là, et on peut supposer qu'il s'y trouve encore des restes d'occupations tout au moins historiques. On raconte aussi que la dernière bataille entre Inuvialuit et Gwich'in a eu lieu à Arctic Red River et que les cadavres furent jetés dans le lac de la basse terrasse qu'on nomme aujourd'hui "Ghost Lake" (le lac des fantômes).

Luc Nolin entrepris une évaluation du site à l'endroit appelé "The Flats" (la basse terrasse) en 1992 et encore en 1993

Numéro de terrain: 86JLP-7
Code Borden: NbTp-1
Localisation: Dolomite Hills


Un outil sur éclat en pierre métamorphique (chi-da-tho) fut trouvé à une quinzaine de mètres du rebord de la falaise sur le flanc orientale des Dolomite Hills. En particulier, l'endroit se trouve sur une butte de roche-en-place au nord-est des collines de Dolomie. Ces collines forment un plateau circonscrit entre le lac Campbell, le ruisseau Campbell et le fleuve Mackenzie. Ce plateau dolomitique est dénudé près du rebord des falaises, mais ailleurs, est recouvert d'une mince couche de sable fin. La végétation est dominée par les mousses avec, par endroits, une forêt ouverte d'épinettes noires.

Numéro de terrain: 86JLP-8
Code Borden: NbTp-2
Localisation: Dolomite Hills


A 200-300 m au sud de 86JLP-7 (NbTp-1), sur un replat légèrement en retrait du rebord de la falaise, nous avons trouvé un éclat de quartzite grossier ainsi qu'un petit rognon de chert avec quelques petits enlèvements.

Numéro de terrain: 86JLP-24
Code Borden: NbTq-4
Localisation: lac Dolomite


Ce site est principalement caractérisé par des restes d'une occupation récente, éparpillés sur une grande surface. L'emplacement d'une cabane est clairement visible, grâce à un amas d'ordures de tout genre: bouteilles, boîtes de conserves, feuilles de contre-plaqué, isolant de fibre de verre, etc. Le tout se trouve sur le replat de la pointe sur la rive nord du lac. Plusieurs sondages restreints furent pratiqués sur la terrasse mais seulement un indiqua une occupation antérieure à celle de la cabane. Ce sondage, placé à environ 10-15 m devant l'emplacement de la cabane contenait trois éclats en chert noir. Ils furent trouvés dans une couche de sable compact, orangé sous-jacente à la tourbe/humus moderne.

Autres découvertes

Notre reconnaissance du "East channel" du fleuve Mackenzie nous a permis d'identifier l'emplacement de plusieurs camps récents. La plupart de ces camps ont été construits après l'établissement de la ville d'Inuvik. Certains sont de véritables chalets qui s'apparentent à ceux que l'on retrouve au nord de la ville de Toronto, dans les Muskokas. D'autres sont sans aucun doute des constructions traditionnelles autochtones. Pour l'instant, l'intérêt que présentent ces emplacements pour le projet est plutôt limité. Cependant, la répartition de telles structures peut nous en dire long sur l'utilisation récente du Delta.

En remontant le ruisseau Gull, qui rejoint le ruisseau Campbell et le fleuve Mackenzie au sud-ouest des collines de Dolomie, nous sommes arrêtés à la sortie du premier grand coude. Là, la rive droite est formé par une parois verticale de dolomie, haute d'environ 15 m. Sur le versant orientale de la colline située à l'est de cette escarpement, l'ouverture d'une grotte fut découverte par Verna Mae Firth. Nous avons déterminé que cette grotte, la grotte du Goéland, est constituée d'au moins trois salles. J'ai pu examiné les deux premières tandis que la troisième paraîssait remplie d'éboulis.

La première salle mesure environ 2 m x 1 m x 1.5 m de hauteur et son plancher est incliné légèrement vers l'intérieur. J'ai noté la présence d'un paquet de cigarettes de marque Players (avec le sceau) ainsi que quelques empreintes de bottes à la surface du sol brun. Un sondage restreint pratiqué dans cette partie de la grotte donnant la stratigraphie suivante:
1-sol fin brun (0-30 cm) contenant quelques menus fragments d'os
2-sol fin gris (plus de 30-50 cm) dont la consistence rappelle l'argile, contenant des petits fragments de charbon de bois dans les premiers 10 cm de la couche.
La fouille fut cessée pour des raisons d'ordre pratique (mon bras n'étant pas assez long). Je n'ai pas trouvé de débris rocheux sauf quelques petites pierres dolomitiques.

L'accès à la deuxième salle est difficile; il est nécessaire de ramper sur le dos. Ses dimensions sont comparables à la première, sauf pour la hauteur qui est moindre. Quelques fèces consistant d'ossements broyés y ont été trouvés; ils indiquent l'utilisation de la grotte par un carnassier quelconque.