Rapport de terrain-1991
(première partie)
par
Luc Nolin
Archéologue du PIPGN
Musée canadien des civilisations


Numéro de terrain: 85JLP-38
Code Borden: MlTk-2


Les travaux de recherches entrepris durant 1'été 1991 sur le site MlTk-2 de Vidiitshuu (Trout Lake), faisaient suite à trois interventions archéologiques antérieures (Pilon 1985, 1987, 1988). En effet, ce lieu d'établissement fut découvert au cours d'une reconnaissance archéologique durant l'été
1985. On avait pu alors identifier des vestiges historiques récents et quelques témoins préhistoriques. Le lac Trout se situe dans la partie inférieur de la vallée du fleuve Mackenzie et constitue l'un des principaux lac de tête du fleuve Kugaluk. Ce dernier se déverse dans la baie de Liverpool à environ 150 km au nord.

En 1986, il fut choisi comme emplacement de campement pendant la durée des travaux effectués sur deux des sites archéologiques découverts en 1985, dans le secteur ouest de Vidiitshuu. En effet, MlTk-2 occupe une péninsule qui offre de belles surfaces d'accueils pour établir un campement, et l’eau profonde qui la borde permettait alors l’amerrissage facile d'un hydravion.

Au cours de l'excavation d'une fosse pour l'aménagement d'un foyer, deux éclats d'argilite silicifiée dont un laminaire et l'autre retouché, ainsi que des vestiges historiques (15 tessons de céramique et l'anneau servant à l'ouverture d'une cannette de boisson) furent découverts fortuitement. De plus, plusieurs concentrations de pierres éclatées se mirent à transpercer le tapis de mousse à cause du piétinement, dans le même secteur (voir Pilon 1987: 11 ). La reconnaissance plus approfondie de la péninsule durant 1'été 1986, permis de découvrir 3 structures de creusement préhistoriques, de nouvelles concentrations de pierres éclatées, 3 caches en terre, des vestiges d'un abri temporaire et de plusieurs zones de souches coupées à l’herminette en plerre. Durant cette même saison, 1’équipe entrepris la description des 3 structures de creusement et des sondages furent également effectués dans les structures de creusement # 1 et #3.

De retour sur le site en juin 1987, l'équipe amorça une fouille dans le secteur de la fosse pour le foyer, excavée l'année précédente. Cette aire de fouille fut désignée Edge Test Unit (E.T.U.) à cause de sa localisation sur le rebord sud de la terrasse faisant face à Vidiitshuu, dans la partie centrale de la péninsule. Les 13 m2 fouillés dans cette aire amenèrent les archéologues à identifier des concentrations d'éclats et à des os calcinés la base de l'humus et dans les premiers cm du sol minéral, associés à 3 centres de combustion (foyers). Cinq éclats retouchés, 2 grattoirs, 1 gravoir, 1 fragment de biface et une base de pointe lancéolée résument les outils découverts durant la fouille. Il nous apparait important de mentionner que cette pointe lancéolée offre une ressemblance notable avec une autre pointe du même type exhumée sur le site NbTj-3, et qui était associée à du débitage laminaire et à des microlames (voir Nolin in Pilon 1991: 35, 36).

Des os écrus furent aussi mis au jour dans l'horizon organique et humique. Enfin, de la cendre, du charbon et une douille en plastique de calibre 12 prennaient place dans l'horizon organique. Ces derniers objets démontraient la présence d'occupations de la période historique (Pilon 1988: 78). Aucun datation radiométrique ne fut réalisée sur le matériel archéologique découvert dans le E.T.U., en l'absence d'associations certaines entre des vestiges organiques et des témoins culturels. Cependant la base de pointe lancéolée découverte dans cette aire ainsi que du débitage laminaire, suggeraient une occupation ancienne du site (voir Pilon 1988: 78; 1991b:106).

Par ailleurs, la fouille de la structure de creusement #2 durant l'été 1987 permis l'excavation de 6 unités de 2 m2 surplombant la depression et d'un autre unité de la même dimension à 6 mètres au nord de la structure. Rappelons que les objets lithiques qui vont suivres constituent la collection d'artefacts recueillis au cours de la fouille de la maison d'hiver. Il s'agit d'une préforme de biface, de 2 tablettes encochées, d'un nucléus utilisé comme outil, d'un nodule de chert et de quelques pièces de débitage. D'après leurs diverses provenances stratigraphiques, seuls quelques-uns de ces artefacts auraient été abandonnés par les occupants de la maison (voir Dale dans Pilon 1988: 74).

Le retour sur le site MlTk-2 en 1991 fut motivé par la découverte, en 1987, de la pointe lancéolée et de débitage laminaire dans le E.T.U. mentionnés précédemment. Rappelons que ce matériel archéologique s'apparente à celui exhumé en 1990 sur le site NbTj-3 du lac Hyndman et que nous avons été dans l'impossibilité de le dater. Notre principal objectif étalt donc de recueillir des vestiges culturels organiques datables dans le E.T.U., afin de connaître l’âge de cet assemblage archéologique dont nous présumons une assez grande ancienneté. Par ailleurs, nous voulions sonder les surfaces attenantes à la structure de creusement #2, fouillée en 1987, pour découvrir de possibles aires d'activités extérieures associées à cette maison d'hiver préhistorique.

Les travaux de terrain sur le site MlTk-2 en 1991, se sont échellonnés sur 45 jours, c'est-à-dire entre le 15 juin et le 31 juillet. L'équipe de travail se composait Lawrence André (du village d'Arctic Red River), de Michael Jackson (du village de Fort Good Hope), de Robert Humen (de Calgary) et de l'auteur. Jean-Luc Pilon et Willie Simon Modeste (d'Inuvik) étatent présents sur le site au début et à la fin des travaux. Enfin, Jane Dale (d'Edmonton) est venue se joindre au groupe le 3 juillet.

En plus des deux aires qui étaient inclues au programme de fouille de cette année, nous en avons également réalisé d'autres fouilles dans deux autres aires du site. Enfin, des sondages exploratoires furent aussi effectués dans deux autres secteurs de la péninsule. Dans l'ensemble, nous avons réparti nos 45 jours de travail sur le site MlTk-2 de la façon suivante:

-18 jours de fouille dans le E.T.U.;
-5 jours de fouille à la Pointe-est;
-12 jours de fouille dans le secteur de la structure de creusement #2,
-10 jours de fouille dans l'aire de la Pointe-ouest.
Edge Test Unit

Dans l'aire du E.T.U., 23.5 m2 se sont ajoutés aux 13 m2 fouillés en
1987. Une surface de 13 m2 fut excavée, immédiatement à 1'est de l'aire de fouille de 1987 alors qu'une de 10.5 m2 à l'ouest de la même aire. Onze zones de sols rubéfiés furent identifiées à l'intérieur des surfaces excavées, dont deux rejoignent des traces reconnues en 1987 (zones 6 et 3). Le tableau suivant indique le type de vestiges culturels associés à ces poches de sol rougi par la chaleur mis au jour en 1991.

Vestiges culturels associés aux zones de sol rougi,
Edge Test Unit-MlTk-2

no de zoneos écrus os calcinéspierres éclatées éclatscharbon
#1-X-X-
#2X-XXX
#3-XXXX
#4-X---
#5-X-X-
#6-X-X-
#7-X-X-
#8-XXX-
#9-XXXX*
#10--XXX
#11---X-
*Le charbon de bois était associé à une racine calcinée.

La lecture de ce tableau indique que ce sont principalement des éclats et des os calcinés qui sont associés aux traces de sols rubéfiés. De plus, le tableau démontre que dans moins de la moitié des cas des pierres éclatées par la chaleur sont aussi associées à ces mêmes traces. Mentionnons, que les traces de combustion ldentifiées comme des foyers préhistoriques dans la plaine d'Anderson, ne sont généralement pas des vestiges structurés mais plutôt des concentrations de vestiges culturels. En effet, lls consistent le plus souvent en des traces localisées de rougissement du sol auquels leurs sont associées des os calcinés et/ou écrus, des pierres éclatées par la chaleur, du charbon de bois et des artefacts. Il faut noter que la recurrence de feux de forêts dans ce type d'environnement peu provoquer la rubéfaction du sol. Selon nous, les traces de sols rubéfiés sis dans les zones 10 et 11 ne contiennent pas suffisamment de vestiges culturels associés pour nous suggérer qu'il s'agit avec assurance de foyers, contrairement aux zones 1 à 9 (voir le tableau ci-haut). Par ailleurs, les traces de sol rougi mis au jour à la limite est de l'aire de fouille de 1987, sont en association avec des os calcinés, du matériel lithique et quelques pierres éclatées. À notre avis, le regroupement de ces vestiges culturels témoignent d'une importante zone de foyer.

La répartition des témoins culturels dans l'aire de fouille du E.T.U. suggère leur association à certaines des dix zones de foyers identifiées durant la fouille. La lecture des plans de distribution des vestiges lithiques dans l'aire de fouille nous indiquent leurs tendances à se concentrer autour des zones de foyers. Ceux-ci témoignent avec éloquence de l'intensité d'occupation dans ce secteur de la péninsule. En effet, les inventaires archéologiques réalisés sur MlTk-2, nous indiquent que cette surface est celle qui démontre le plus haut degré d'activité du site. Cependant, nous ne pouvons fournir de compilations du matériel culturel excavé durant l'été à cause d'un délai accusé dans le catalogue de la collection.

Les occupations répétées de l'aire sur une longue période pourraient s'expliquer par sa localisation géographique. Elle se trouve à proximité du rebord de la terrasse dans la partie centrale de la péninsule. De plus, cette surface fait face à une presqu'île qui s'avance dans le lac pour former un goulot d'étranglement. En effet, il s'agit de la partie la plus étroite du lac qui forme une sorte de chenal à partir du confluent du fleuve Kugaluk, pour s'e'tendre vers l'ouest et s'ouvrir sur le lobe occidental de Vidiitshuu. Ainsi, ce goulot aurait été un excellent endroit pour pêcher au filet puisqu'il a pour effet de concentrer les poissons qui y passent et certainement faciliter leur capture. Selon Willie Simon c'est aussi un bon endroit pour la chasse au caribou durant l'hiver où le passage des bêtes est probablement facilité par le rapprochement des rives à cet endroit (Willie Simon, comm. pers.). L'étude de Carruthers et Jakimchuk (1981) démontre que le lac Trout fait parti de l'aire de distribution hivernale de la harde de caribou Bluenose. Le E.T.U. offre également une bonne visibilité dans ce secteur du plan d'eau et est bien exposé aux vents provenant du sud. Ces éléments nous portent à croire que cette surface d'accueil aurait été un bon endroit à fréquenter du printemps à l'automne.

Secteur adjacent à la structure de creusement #2

Quinze unités de fouille totalisant 15,5 m2 ont pu être fouillées dans une aire adjacente à la structure de creusement #2, à 1'endroit où 5 sondages initiaux avaient aussi été réalisés, plus tôt en saison. Concurremment, quinze sondages ont été creusés dans la même aire, en vue de découvrir des concentrations de matériel archéologique.

Aire A

Dans la portion nord des fouilles, une surface d'environ 5,5 m2 fut excavée. Celle-ci occupe les puits I, N, O et J et nous l'avons identifiée comme l'aire A. On mis au jour une surface
de sol rougi, dont nous ne connaissons pas toute l'étendue, dans laquelle une zone de combustion se composant de sable fortement rubéfié associé à beaucoup de charbon de bois fut découverte. Ce foyer chevauchait les puits N et I. Cette zone de combustion d'environ 0,70 x 0,70 m contenait quelques objets lithiques et un morceau d'écorce de bouleau. Plusieurs éclats, quelques outils, un os ainsi que quelques pierres éclatées par le feu, prennaient place au nord et l'ouest de celle-ci. Mentionnons la présence parmis les outils, d'une herminette, de 3 éclats retouchés, d'un possible front de nucléus à microlames en chert gris qui semble avoir été buriné, d'un galet retouché, d'un possible grattoir sur nucléus et d'un racloir. L'examen du matériel lithique découvert en 1987 dans l'aire de fouille de la structure de creusement #2, - qui est localisée à quelques mètres à peine de l’aire A - ne permet pas d'établir un rapprochement avec cette dernière au niveau de la stratigraphie, du type d'outils découverts ou sur la spécificité, de certains matériaux lithiques (voir Pilon 1988: 72-74). Cependant, un éclat de greywake offre une ressemblance avec ceux mis au jour dans l'aire A et avec l'herminette fabriquée avec le même matériau.

Aire B

A moins d'une 15 de mètres plus au sud, une surface d'un peu moins de 7 m2 fut fouillée (aire B). Les puits C, E, D, M, L et K couvrèrent l'un des 5 sondages positifs effectués en début de saison. On y découvrit une importante concentration de pierres, vraisemblablement d'origine métamorphique, dont la plupart éclatées par la chaleur. Il est possible de distinguer deux concentrations de pierres dans l'aire B séparées d'environ 2 mètres l'une de l'autre. La plus importante est celle prennant place dans la moitié nord de l'aire de fouille. Une concentration de débitage d'argilite silicifiée qui semble témoigner du façonnage d'un outil, était présente au coeur de ces pierres. Toutefois, aucun outil n'occupait leur périphérie immédiate. Les fouilleurs ont aussi noté la présence dans la même zone, de petits fragments de pierres (granules) et de sable cendreux à l'intérieur ou autour de cette concentration de pierres. Nous croyons que ces derniers pourraient résulter du mode d'éclatement qui est à leur origine. Des experiences effectuées durant l'été pour faire bouillir de l'eau avec des galets de pierres métamorphiques rougis au feu, ont démontré que ceux-ci laissent souvent des dépôts de granules suite à leur éclatement, au contact de l'eau.

La concentration de pierres sis dans le secteur sud de l'aire B se composait de fragments généralement plus volumineux que ceux mis au jour à moins de 2 mètres plus au nord. Les deux variétés de pierres identifiées dans ce dernier groupe étaient aussi présentes dans le secteur sud. Parmis ces pierres, il est également possible de reconnaître des fragments de blocs à grains grossiers de couleur rosée (gneiss ?), vraisemblablement rougis par le chaleur, et d'autres fragments à grains moyens de couleur grise qui sont différents des premiers. Cette dernière variétée de pierre (greywake ?) s'apparente d'ailleurs à celle utilisée pour la fabrication de l'herminette découverte entre les deux groupes de pierres.

De gros fragments du même matériau utilisé pour la fabrication de l'herminette faisaient parti de la concentration de pierres. La forme de certains de ces fragments nous suggère qu'un bouchardage et un polissage auraient suffit pour les transformer en herminette. Notons cependant qu'aucun éclat témoignant du façonnage de ces fragments ne fut découvert dans l'aire B, alors que quelques-uns furent excavés dans l'aire A. Il y a tout lieu de croire que ces deux groupes de pierres découverts dans l'aire B,. témoigneraient d'un processus de chauffe de blocs. Selon nous, cette démarche aurait permis de réaliser de manière efficace leur dégrossissage primaire - autrement difficile à effectuer à l'aide d'un percuteur - avant de procéder à leur mise en forme finale. L'intérêt d'utiliser la chauffe de la pierre aurait aussi eu pour fonction d'éliminer certaines fissures et d'utiliser des pièces supports plus homogènes (Archéotec 1985: 318). Rappelons la dimension généralement plus importante des pierres dans le secteur sud de l'aire B par rapport à celle dans sa moitié nord. Y aurait-il lieu de croire que cette répartition reflète deux étapes distinctes dans la fabrication d'herminettes ou celle de l'utilisation de certaines de ces pierres (ex. secteur nord de l'aire) pour faire bouillir des liquides? Il est aussi intéressant de noter la présence dans l'aire attenante aux concentrations de pierres, de plusieurs petits éclats d'argilite silicifiée, d'une tablette de réavivage de nucléus à microlames en silicate, d'un éclat laminaire et d'une microlame tirée vraisemblablement de cette dernière matière première.

Par ailleurs, l'absence de charbon de bois ou d'ossements dans l'aire B ne nous permet pas de dater cet événement. Nous pouvons toutefois établir un rapprochement spatial entre la structure de creusement #2 et la concentration de pierres, séparée que d'environ 2 mètres. Cette proximité pourrait-elle suggèrer leur contemporanéité ? L'examen du matériel lithique associé à cette structure d'habitation, ne nous permet pas de répondre à cette question: s'agit-il d'une aire d'activité extérieure à la maison d'hiver ? La découverte de témoins lithiques reliés à la technologie de la taille laminaire (ou à microlames) associés à des herminettes - à la fois dans les aires extérieures A et B - nous suggèrent une ancienneté relativement importante de ces dernières. Cette association entre des éclats de greywake utilisés pour la fabrication des herminettes et des éléments reliés à la technologie du débitage laminaire, fut observée dans le E.T.U. en 1987 et dans d'autres sites de la région de la Plaine d'Anderson (Jean-Luc Pilon 1992, comm. pers.).

D'autre part, immédiatement au sud de cette aire, en direction du lac, 16 des 25 sondages pratiqués contenaient des témoins culturels préhistoriques. Cette surface fut nommée Lake Side Area. Deux de ces sondages furent individuellement agrandi à 1 m2 pour former les puits G et H. Des fragments d'os longs écrus et du débitage occupaient le puits G alors que des éclats ressemblants à la pierre utillsée pour fabriquer l'herminette (greywake ?), tel que mentionnée précédemment, étaient associés à un foyer. Il nous est aussi difficile d'associer ces vestiges d'occupation avec ceux de l'aire B, présents à quelques mètres plus au nord, en l'absence d'objets diagnostiques d'une tradition culturelle ou de datations radiocarbones. Les autres sondages positifs testés dans cette aire contenaient principalement des éclats, quelques ossements écrus et calcinés et des pierres éclatées (sondages #1 et #7).