Rapport de terrain-1991
(deuxième partie)
par
Luc Nolin
Archéologue du PIPGN
Musée canadien des civilisations


Numéro de terrain: 85JLP-38
Code Borden: MlTk-2


Pointe-ouest

Dans le secteur nord-ouest de la péninsule, en bordure de la terrasse surplombant à bonne distance le fleuve Kugaluk, une concentration de pierres éclatées par le feu visibles en surface et attenantes à une depression d'une 15 de cm de profondeur, fut identifiée en début de saison. Cette aire du site pris le nom de Pointe-ouest (West Point). On y excava 16,5 m2 pour découvrir 2 depressions (fosses), 5 aires de sol rubéfié dont les 2 plus importantes sont probablement des foyers, une grande quantité d'os écrus et calcinés, des pierres éclatées et du débitage lithique. Notons que ces derniers vestiges se concentraient dans l'aire attenante aux 2 foyers mentionnés précédemment.

Les plus importantes traces d'occupation du lieu d'établissement étaient sans contredit les deux depressions visibles en surface. Nous les avons excavé pour découvrir 2 fosses comblées par un humus noir à texture "grasse" (riche en matière organique). La première était localisée au nord de l'aire de fouille (fosse #l). En surface, elle se présentait comme une légère depression d'environ 15 cm de profondeur, comblée par une sphaigne, qui dessinait une forme ovale d'environ 1,5 x 2,0 mètres. En stratigraphie, la fosse #1 atteingnait 43 cm de profondeur sur environ 0,70 x 0,70 m. De plus, ses parois étaient presque à la verticale. Quelques petits galets étaient présents dans l'humus, mais ils se dispersaient sur toute son épaisseur de manière irrégulière. D'autre part, cette fosse était bordée par des fractures de gel dans le sol.

La deuxième, beaucoup plus modeste, mesurait 0,45 x 0,35 x 0,26 m de profondeur et prennait place au sud-ouest de l'aire foulliée. Au sommet de la dépression #2, une poche de sable rouge de forme allongée séparait deux poches de matière organique de formes oblongues. Les quelques pierres éclatées par le feu présentes à la périphérie du sol rougi, pourraient appuyer l'idée de la présence d'une zone de combustion à la surface de la fosse. Cependant, cette trace possible de combustion défi notre imagination. D'autre part, un till humique observé dans toutes les aires sondées de la péninsule, prennait place sous chacune des cuvettes jusquâà une profondeur indéterminée. Aucun artefact ou écofact n'étaient présents dans l'humus des deux fosses que nous avons entièrement tamisé.

Nous avons, sans succès vérifié la présence de depressions ou de fosses visibles à la surface du sol, à la périphérie de l'aire d'occupation, afin de tenter d'expliquer leur présence sur la Pointe-ouest. Au cours de la fouille du puits F couvrant la fosse #1, nous avons noté une interruption brusque du matériel lithique présent à sa périphérie, et que la séquence stratigraphique semblait avoir été tronquée. N'y aurait-il pas lieu de croire que ces fosses auraient pu servir de cuvettes à faire boullir des os pour en extraire la graisse? On aurait ainsi déposé des peaux ou de 1'écorce pour contenir l'eau et les os afin de les faire bouillir à l'aide de pierres rougies au feu.

Un échantillon d'humus prélevé dans la fosse #1 fut analysé par le Dr John Kramer du Centre de recherches alimentaire et animale d'Agriculture Canada à Ottawa afin de vérifier la présence de matières animales (graisse, sang, etc.). Les stérols extraits de l'échantillon furent analysés par la méthode de chromatographie des gaz et celle de la spectrometrie de masses. Les résultats de cette analyse démontrent la présence de cholestérol et d'acide arachidonique--présents seulement dans les gras animals--confirmant ainsi la présence incontestable de résidus d'origine animale (John Kramer, comm. pers.). Toutefois nous ne pouvons exclure la possibilité par exemple, qu'un rongeur ai pu mourir dans la fosse à une certaine époque. Quoi qu'il en soit, ce type de dépresssion dans le sol nous apparaît difficilement expliquable autrement que par un aménagement humain. Il s'agirait, à notre connaissance, de l'unique forme d'aménagement de ce genre connu dans le Moyen Nord occidental.

Par ailleurs, un foyer composé de sable rubéfié, d'os écrus et calcinés, de pierres éclatées avec une grande quantité de débitage lithique prennait place à l'ouest de la fosse #1. Au cours des fouilles, nous avons pu noter que la séquence stratigraphique habituelle du sol était perturbée en bordure de la dépression. Quoi qu'il en soit, ce boulversement du sol ne suffit pas pour permettre de nous prononcer sur la contemporanéité du foyer et de la fosse #1, en l'absence de matériel culturel directement associé à cette dernière.

Des pierres éclatées, quelques éclats de taille et une dent de mammifère furent découverts à proximité de la fosse #2. À moins de 2 mètres au nord de celle-ci, trois aires de sol rubéfié associées une zone à forte concentration d'ossements écrus et calcinés et de nombreuses pierres éclatées, séparaient les deux fosses. Le foyer situé immédiatement à l'ouest de la fosse #1 était principalement relié à du débitage lithique alors que celui plus au sud, marqué par le sol rubéfié, contenait une quantité importante d'os écrus de gros mammifère (probablement de caribou). Nous serions porté à croire que ces 2 foyers sont contemporains et qu'ils illustrent deux aires d'activités distinctes. Le matériel archéologique recueilli dans l'aire de fouille prennait place immédiatement sous le mince tapis végétal (cladonie) dans l'humus et à la surface du sol minéral. Le faible enfouissement des vestiges et l'excellente conservation des os écrus nous suggèrent une occupation relativement récente du lieu (période préhistorique récente?). Mentionnons que près du rebord du talus, câest-àdire à 1'extrémité ouest de l'aire de fouille, une concentration de petits éclats de chert blanc reposaient avec 1'extrémité distale d'une pointe du même matériau.

Pointe-est

Vers la fin juin, une quinzaine de sondages furent pratiqués à l'extrémité est de la péninsule; en bordure de la terrasse surplombant de 7 à 8 mètres d'altitude le fleuve Kugaluk. Neuf d'entre eux révélèrent du débitage et de l'outillage lithiques. Deux aires d'excavation, séparées par environ 7 mètres, furent par la suite établies dans les secteurs présentant les plus fortes densités de matériel.

Mentionnons que 1'extémité est de la péninsule est bien exposée aux vents provenant de toutes directions, sauf de l'ouest, et constitue un promontoire offrant une excellente vue sur la partie centrale du lac. Sa localisation est d'autant plus stratégique qu'elle fait face au déversoir du lac dans le fleuve Kugaluk qui donne accès, 150 km plus loin, à la baie de Liverpool. La pente abrupte du talus à 1'extrémité de la péninsule s'adoucie vers l'ouest, et offre ainsi un accès au sommet du replat à partir de la plage de galet qui borde le fleuve. Cette plage aurait pu aussi constituer un bon endroit pour recueillir des galets pour la fabrication d'outils lithiques (observation personnelle), dans le cas où celle-ci aurait été exposée à l'époque de l'occupation. De l'autre côté de la pointe, le talus vient rejoindre la rive du lac qui offre probablement le meilleur accès au replat, qui borde essentiellement la partie faisant face à la rivière.

Aire A

Une unité de fouille de 4 m2 fut d'abord établie en bordure de la terrasse, un peu à l'ouest d'une deuxième (aire B), de manière à couvrir 2 sondages positifs (sondages #4 et #5). À cet endroit le tapis de mousse était beaucoup plus épais que dans l'aire B de par la présence d'un bosquet de grosses épinettes noires qui réduisait considérablement l'ensoleillement. On y découvrit des éclats et un nucléus sur galet d'argilites silicifiées, 2 pointes et quelques pierres éclatées par le feu. Aucune structure n'était présente dans l'aire de fouille. Le matériel lithique occupait indifféremment l'horizon humique ou les premiers cm du sol minéral qui présentaient une coloration rougie.

L'une des 2 pointes fut découverte dans le mince humus sableux (niveau 2) qui contenait du charbon et des fragments de bois broyés. Cette
pointe triangulaire asymétrique sans encoches à base concave en vesicular clinker, provient du secteur sud-ouest de l'aire de fouille. Bien que sa morphologie ne nous suggère pas une quelconque affillation culturelle, le matériau utilisé pour sa fabrication a pour origine probable la région du Cape Bathurst (voir Le Blanc 1991). Le deuxième outil, est constitué de la partie basale d'une pointe lancéolée à retouche en pelure oblique à base droite dont les bords latéraux furent adoucis (brossés). Cette pointe façonnée dans du quartzite blanc à "texture de sucre" offre des ressemblances avec des pointes de la tradition Taltheilei moyen datées entre 100 B.C.-500 A.D. ainsi qu'avec des pointes Agate Basin, beaucoup plus anciennes, découvertes dans le District de Keewatin (Gordon 1976:122, 124, 179; Stewart 1991). Elle fut découverte dans le niveau supérieur du sol minéral (niveau 3). Le débitage lithique, qui se compose presque exclusivement d'argilite silicifiée, provient à la fois des niveaux 2 et 3. Sans mode de distribution horizontale particulière, le débitage lithique demeure le même d'un niveau à l'autre et ne nous permet guère de pouvoir distinguer plus d'une occupation de l'aire fouillée.

Plus tard dans la saison, nous avons excavé 4 autres m2 immédiatement au sud des 2 premiers de manière à découvrir des témoins culturels pouvant être associés aux 2 pointes. Cette unité de fouille fut nommée A-sud. Elle chevauchait la partie centrale d'un long bourrelet visible en surface, parallèle au rebord du talus, et qui s'étendait sur une quinzaine de mètres. Bien que l'origine exacte de ce bourrelet nous est inconnu, nous croyons qu'il tire vraisemblablement sa genèse d'un processus naturel.

Seuls les deux puits situés juste au sud de la première unité de fouille, livrèrent des témoins culturels (puits A-sud #1 et #4). Outre des éclats d'argilite silicifiée, 1 grattoir, 1'extrémité distale d'une pointe asymétrique (couteau ?), 1 éclat retouché et 2 nucléi sur galets (1 en chert, l'autre en quartzite), prennaient place dans ces deux puits. La fouille de cette deuxième unité de fouille a permis de circonscrire la limite sud du matériel lithique mis au jour dans les unités de fouille précédentes. Toutefois, elle ne nous fourni pas d'informations additionnelles nous amenant à mieux définir l'assemblage lithique relié à l'une ou l'autre des pointes, afin de preciser leur propre affiliation culturelle et chronologique.

Aire B

Cette aire de fouille fut implantée à 1'est de l'aire A pour couvrir le sondage #9. Ce dernier nous révéla plusieurs éclats ainsi que quelques os calcinés. Un nombre important de témoins culturels reposaient dans l'aire de 5 m2 fouillée. Ils occupaient le mince humus de 1 à 2 cm d'épaisseur et surtout les trois premiers cm de l'horizon minéral dont les 2 à 9 premiers cm sous l'humus présentaient une coloration rougie sur une bonne partie de la surface de l'aire de fouille. Ce gravier rougi ne semblait pas être spatialement associé à aucun vestige lithique ou structurel spécifiques. Etant donné que ce rougissement est commun à plusieurs endroits sur la péninsule et qu'il est parfois associé à des racines calcinées, nous croyons qu'il résulterait du passage d'un ancien feu de forêt. Finalement, nous n'avons pu déceler de differences entre le matériel archéologique provenant de l'humus et celui de la portion supérieure du sol minéral. Nous serions porté à croire que l'ensemble des vestiges culturels exhumés témoignent dâune seule occupation.

Une concentration de débitage lithique et des ossements écrus et calcinés reposaient dans la partie nord-ouest de l'aire de fouille. Parmis l'assemblage osseux de l'aire B, un fragment d'os écru (tibia ?) de gros mammifère (#206) présentant une fracture "en spirale" - découvert à la surface du sol minéral rubéfié. Ce dernier montre un stade avancé de degradation suggèrant une grande ancienneté du spécimen et correspondrait aux caractéristiques du stade 3 de Behrensmeyer (Richard Morlan, comm. pers.; Behrensmeyer 1978). Cet os sera envoyé chez Beta Analytic pour datation S.M.A.

Trois pointes de projectiles complètes, pièces esquillées, grattoirs, limaces, chutes de burins et burins, microlames, nucléi, herminette, etc., typiques de la Tradition microlithique de l'Arctique, étaient aussi présents l'intérieur de l'aire d'excavation. Notons qu'ils se concentraient particulièrement dans sa partie nord, c'est-à-dire près du rebord du talus faisant face au fleuve Kugaluk. La plupart de ces outils furent fabriqués de cherts à grains fins et au moins 7 types de matériaux lithiques composent le débitage mis au jour. Parmis les éclats de taille recueillis (n=1 344), l'argilite silicifiée domine de loin les autres matières premières privilégiées par les artisans (56,32%). Les six autres matériaux sont le greywake (7,21 %), d'ailleurs présent dans d'autres aires du site, des quartzites (n=4) vraisemblablement locaux (2,75%), de petits éclats de cherts fins (5,95%), du mudstone (7,21%), du silicate (8,18%) et 1 éclat de vesicular clinker. Les occupants exploitèrent probablement de petits nodules de chert et des galets d'argilite silicifiée disponibles dans le lit du cours d'eau faisant face au site. En effet, la fréquence relativement élevée de cortex pour chacun des matériaux lithiques suggère que les occupants prirent avantage de ceux disponibles localement. Cependant le faible ratio outil/éclats en cherts (gris, blancs et noirs), nous portent à croire que les occupants avaient en leur possession un nombre relativement important d'outils finis à leur arrivée sur la Pointe-est. Quelques pierres éclatées par le feu ainsi quâune alène sur os ont pu être aussi mis au jour au cours de la fouille.

La proximité du rebord du talus des principales concentrations de pierres taillées nous laissent croire à une érosion relativement importante de la terrasse depuis l'occupation. D'ailleurs, les quelques sondages effectués dans le talus face au site se sont avérés pour la plupart positifs.

Cette petite aire de fouille révéla un assemblage archéologique dont la variété et l'intégrité de l'outillage lithique est remarquable. Ce site est d'autant plus important qu'il témoigne de l'incursion de groupes à l'intérieur des terres, à une période ancienne (3500 B.P. ?), reliée à la Tradition microlithique de l'Arctique. Notons que la collection recèle une bonne quantité d'os écrus qui pourraient, éventuellement, nous permettrent dâobtenir une datation c-14 de l'occupation.

Il est indéniable que les conditions physiques se sont transformées depuis l'occupation apparemment répété de la Pointe-est. La découverte de matériel lithique dans le talus en érosion faisant face à l'aire B, l'atteste. Aujourdâhui ce secteur du site MITk-2 est relativement bien exposé aux vents provenant du nord; ce qui pourrait suggérer une occupation de l'aire durant une saison sans neige. L'exploitation de matériaux lithiques disponibles dans les environs du site (galets d'argilite silicifiée, de chert, de quartzite et de greywake) suggèreraient également un établissement durant la période de l'année sans neige. L'analyse des vestiges fauniques recueillis, pourrait possiblement préciser ou réfuter cette hypothèse.

Sondages autour de souches coupées à l'herminette en pierre

Plusieurs dixaines de souches vraisemblablement coupées à l'herminette en pierre furent reconnues au cours de la seconde intervention archéologique sur MlTk-2 (voir Pilon 1987:13; Pilon 1991c:5 pour les caractéristiques d'identification des souches. L'été dernier, trois sondages furent réalisés autour de souches afin de découvrir de possibles débris/éclats de pierres ou d'autres témoins culturels qui auraient pu attester de leur ancienneté. Les deux premiers sondages furent creusés dans le secteur de la Pointe-est et le troisième au nord du E.T.U. Les sondages #2 et 3 livrèrent quelques pierres éclatées par le feu et quelques os calcinés alors que le sondage #l contenait un éclat d'argilite et un autre d'une pierre métamorphique (greywake). Notons que ce dernier matériau ressemble à celui utilisé pour la fabrication d'herminettes semblables à celles découvertes dans l'aire extérieure à la structure de creusement #2. Ces quelques témoins culturels indiquent la présence d'activités autour des aires de souches sondées, mais ne nous permet guère de démontrer que ces souches furent coupées avec des herminettes en pierres.